mercredi 14 janvier 2009

Liberté - Quelle conception avait-il de la culture ?

35- Quelle conception avait-il de la culture ?
Joseph Wresinski avait, dans les années soixante, deux sortes de questions par rapport à la culture :
La première : " La question est de savoir si la classe ouvrière pourra être, à elle seule, créatrice d’une culture qui puisse renouveler et nourrir une société ?"
La deuxième : " Quand les gens parlent de bâtir la communauté humaine à partir du monde ouvrier nous demandons toujours : " Et les pauvres qu’en faites-vous ? Si ce ne sont pas eux qui bâtissent le monde et le construisent, quel monde bâtissons-nous?"." […]
Pas de luttes au sens classique du terme, mais une nouvelle façon de s’interroger soi-même et de voir l’Autre. Parler de culture, pour le fondateur d’ATD, ce n’est jamais suivre les modes dominantes, que ce soit celle du relativisme culturel ou de l’affirmation du droit à la différence qui isolent les communautés, replient les gens sur leur groupe d’origine et en définitive créent des cloisonnements dans la société. Ce n’est pas non plus l’imposition aux pauvres de la culture bourgeoise. C’est au contraire faire une place à l’Autre dans une réflexion sur un projet de société.
Réapprendre à apprendre, c’est tout le sens profond de son action. C’est aussi dans ce sens là qu’il faut entendre ce que dit Joseph Wresinski des bourgeois dans le Mouvement. Il ne s’agit pas pour lui de les exclure, de les éliminer mais au contraire de les entraîner à changer de point de vue, à changer de manière d’être, en acceptant tous leurs atouts, tous leurs apports. C’est ce qu’on a pu constater dans la démarche du croisement des savoirs que mène le Mouvement ATD Quart-Monde. Se dégager de ses préjugés, de sa culture propre, pour bâtir le monde avec d’autres.
Et pour se rapprocher du monde ouvrier, défendre la cause du savoir plutôt que la cause de la culture, un revirement ? En apparence seulement, car le savoir est le socle sur lequel la culture se construit. Joseph Wresinski n’excluait pas la culture technique des savoirs à maîtriser par tous. Nous avons vu l’importance qu’il accordait au travail manuel. Il espérait même secrètement que les plus pauvres pourraient y accéder facilement étant donné leurs habitudes manuelles. Pour lui, la culture est celle qui est commune, celle qui rassemble, pas celle qui divise.
Textes choisis
" Pouvons-nous parler de culture? Je n’en sais rien. Il me semble pourtant que pour qu’il y ait culture, il faudrait que les pauvres valorisent l’état dans lequel ils se trouvent, qu’ils valorisent, par exemple l’instabilité conjugale ; il faudrait qu’eux-mêmes reconnaissent cet état comme le meilleur, comme celui qui leur convient. Ils ne devraient pas se poser de questions sur d’autres états. Je ne sais pas si j’ai raison de dire cela. Ce que je sais, c’est que les gens ne valorisent pas du tout leur état. Les familles ici ne reconnaissent pas le concubinage comme un bon état. Elles pensent que la situation valable est celle du mariage. [...] La vraie question par rapport à l’état conjugal et à la culture est de savoir comment cet homme se pose le problème de l’avenir. Comment se pose-t-il la question des enfants, du travail, d’une rentrée régulière d’argent ? Se pose-t-il le problème d’une organisation intérieure de la famille ? […] Ce n’est pas la première fois que nous réfléchissons à cette question de la pauvreté qui serait héréditaire, parce que ses attitudes, ses comportements seraient inscrits dans une culture de la pauvreté. Elle nous parait cependant une idée de sociologues ou d’anthropologues qui, dans notre expérience, ne rend pas compte de la réalité, des souffrances, de la honte que sont obligés de vivre les pauvres que nous-mêmes rencontrons. Les gens ne connaissent pas les vraies conditions des pauvres et par conséquent ils ne savent pas non plus comment un homme pauvre vit à l’intérieur de ces conditions.".
Les pauvres ont-ils une culture ? Réunion de volontaires, avril 1965,
Écrits et paroles p. 318.
" Nous entendons ici par culture un ensemble de valeurs, de modes de vie et de pensée, de savoirs et de techniques vécu en commun et que les hommes entendent défendre ensemble et transmettre ensemble à la postérité.".
Intervention devant la Commission des Affaires culturelles sociales et familiales de l’Assemblée nationale à Paris le 23 avril 1970.
" Va-t-on considérer les pauvres en eux-mêmes et à cause de cela considérer toute cette souffrance qu’ils portent, tous ces espoirs qu’ils nourrissent, tous ces refus des riches qu’ils encaissent ? Pourquoi essayons-nous, Mouvement ATD Quart-Monde, de contacter les gens ? Nous le faisons parce que notre action ne peut être que dénonciation. Ce sont les autres qui peuvent réaliser, qui doivent réaliser. Le peuple ne peut pas réaliser son espérance, il n’en a pas les moyens. Ce sont les autres qui en ont les moyens. Il faut qu’il y ait de ces hommes et de ces femmes libres qui aillent parmi la population pour lui permettre de dire : " voilà ce que nous vivons, voilà ce que nous refusons, voilà ce que nous espérons… et cela, vous nous le devez parce que nous sommes simplement des hommes." Si nous n’étions pas ces gens-là ( ces cons là ) personne, personne ne s’occuperait de ces gens-là. C’est très grave parce que le drame de cette population c’est qu’il n’y a pas pour elle de passerelle entre les syndicats et elle, et par conséquent, les syndicats ne la prennent pas en compte. Edmond Maire a essayé. La CFDT a essayé de ramener les plus pauvres, mais en réalité, ce n’est pas la même logique. Cette population n’a aucune logique syndicale et à un moment donné il n’y a plus prise en compte mais il y a perversion de la lutte. Comme me disait récemment une personne assez importante, une sociologue " Vos volontaires perdent leur temps avec ces gens-là parce qu’il n’en sortira jamais rien." Cette sociologue était venue à une Université Populaire, elle avait entendu les gens du Quart-Monde parler. Je lui ai répondu : " Il en sortira au moins une parole de dénonciation. Non pas une parole de révolte, parce que la révolte n’a jamais servi les pauvres, les très pauvres, mais une prise de conscience des deux côtés.".
Interview pour la revue Mutualité, 11 novembre 1987.
Extraits de Agir avec Joseph Wresinski , éditions Chroniques sociales.

lundi 29 décembre 2008

Egalité-En quoi était-il en rupture avec son église?

9. En quoi était-il en rupture avec l’Église?
Joseph Wresinski a très tôt interpellé et remis en question son Église dans sa façon de percevoir les pauvres, de répondre par des actions charitables à leurs besoins et à leurs aspirations. L’Église ne dit-elle pas " Bienheureux les pauvres!". Sans doute fit-il assez vite, probablement dès l’enfance, la part de ce qu’est la pauvreté librement choisie et la pauvreté subie avec l’humiliation qui va avec. Je n’ai jamais perçu chez lui, ce que l’on entend parfois ailleurs : La pauvreté subie et la grande misère seraient signes de la présence de Dieu. Certains pensent : " Les pauvres nous évangélisent" comme l'ont entendu souvent Michel Collard et Colette Gambiez qui partagèrent de nombreuses nuits et journées avec les sans-abris. . Il n’est pas avéré que le Père Joseph partageait ce point de vue et surtout ce n'est pas sur cette corde là qu'il jouait car pour lui la misère est toujours affreuse et doit donc toujours être combattue.[…]
En dépit de ses croyances fortes, dans le concret du quotidien, au milieu du linge sale et de mille petites choses de la vie, son approche de la misère s'est en quelques sorte laïcisée. Comme il ne jugeait pas les pauvres avec la façon traditionnelle de juger, il s'est mis à être critique par rapport aux actes de son Église, et à son rôle social. Il dit très bien et très souvent que la société s’est déchargée des pauvres en les confiant à l’ Église avec pour conséquence de les condamner ainsi à un certain enfermement. Il a même affirmé que l'Église était devenue, aux yeux des très pauvres, l'instrument du système, ce qui était une accusation très peu courante dans le milieu des chrétiens. Autant il reconnaissait à l’Église une constance dans sa présence auprès des pauvres et une charité d’ordre supérieur manifestée ici ou là, autant il était offusqué d’un semblant de charité, celle des bonnes œuvres, celle de la distribution de la soupe populaire.
Comme Victor Hugo un siècle plus tôt, il faisait appel à la sagesse de ses concitoyens et non à leur culpabilité. Il mettait l’accent sur la difficulté de vivre de tout un groupe social. S’interrogeant sur le sens qu’il donnait aux mots de "peuple du Quart-Monde" et de "peuple de Dieu" il exprima très clairement que sa définition était sociologique et non religieuse. Aucun messianisme, aucune référence à un peuple élu dont il serait le leader avec une mission divine ! Ses pairs sont Nelson Mandela, Martin Luther King, Paolo Freire et peut-être Gandhi. Si les difficultés de relations avec son Église apparaissent plus fortes au début de son action c’est bien précisément parce qu’il apporte à une époque qui n’est pas prête à l’entendre un renouveau considérable et que personne, dans la hiérarchie, ne voit comment tirer partie de ce trublion " mal embouché". Joseph Wresinski s’est enfin toujours dit d’Église et son Église est l’Église catholique, romaine et apostolique
Textes choisis de Joseph Wresinski
" Nous n'avons évidemment pas l'esprit à juger mais à connaître, à comprendre, par mille petites choses, la vie, le cœur des personnes ? Juger les familles n'est pas ce qui nous intéresse ni ne nous regarde. Le rapport est une manière de nous juger nous-même. Face à cette personne qui vous a insulté, comment avez-vous réagi ? Avez-vous essayé de vous expliquer en souriant gentiment, en disant : " Excuser-moi, je reviendrai plus tard."? Devant un tas de linge, avez-vous réagi en disant : " Tiens, je vais le faire, je vais vous le laver ?". Ou en disant : " Vous devriez le laver ? ". Ou en disant : " Tiens, mais si nous nous mettions ensemble pour le laver. Je pourrais demander à la laverie de vous réserver une heure ? " . Il y a toujours beaucoup de réactions possibles. Quelle a été la mienne ? Ai-je bien fait ?".
Le malheur toujours à fleur de peau de se sentir inférieur, Réunion de volontaires, septembre 1962, Écrits et paroles, t 1, p. 130.
" Est-il possible que les déshérités croient à ce dessein de Dieu, (que Dieu ne rejette aucune personne ) lorsque leurs enfants ont connu cet homme, mon voisin, trouvé mort un 14 juillet par sa femme qui revenait des courses, étendu sur un amas de vieux vêtements, d'excréments et de chiffons, après qu'ils aient vu ce corps arraché de son igloo, afin qu'il n'attire pas les insectes et les maladies, et transporté à la Chapelle, là où il ne gênerait personne ? Ils savent eux, qu'il y resta huit jours, parce que la Municipalité ne l'avait pas reconnu indigent, allongé sur des bancs, jusqu'à ce que les rats lui mangent un pied et que le sol soit mouillé en dessous de lui.".
La volonté de mon Père, Revue Igloo, 5 Octobre 1962, Écrits et paroles, t 1, p. 135.

" Je suis un homme d’action, un homme sans patience. La volonté de retrouver en l’autre non seulement un frère mais un égal ou un plus grand que moi m’a empêché, malgré tout, de me situer à l’extrême, d’aller trop loin. Cela m’a retenu d’adhérer au marxisme. À mes yeux, seule l’Église pouvait donner une égalité réelle, de naissance et de mort. Et après plus de cinquante ans de prise de conscience, je ne vois toujours que l’ Église donnant cette égalité sans condition préalable, non pas comme un droit à accorder ou à acquérir mais comme un état de naissance. C’est la raison pour laquelle je souffre de certaines démarches faites actuellement par rapport aux sacrements. Ils demandent des garanties pour accorder des sacrements qui sont, en eux-mêmes, aliments de grâce. Peut-on imaginer de demander aux pauvres des garanties pour recevoir le baptême, la première communion, le sacrement des mourants, pour pouvoir célébrer leur mariage et le faire bénir par Dieu ? . […] Au nom de quoi contesterions-nous leur droit à la grâce?" .
Les pauvres sont l’ Église, 1983, p. 48.
"Je suis prêtre, vous comprenez la charité c’est l’amour de Dieu pour les hommes et des hommes pour Dieu. C’est extraordinaire. Mais cette charité a été progressivement une sorte de soutien, plutôt une entraide éphémère et capricieuse, qui ne relève même pas de votre jugement, qui relève parfois des sentiments les moins honorables. Alors évidemment ce n’est pas acceptable que des êtres dépendent du bon vouloir des autres, que des êtres dépendent des amours heureux ou malheureux de certains d’entre eux, c’est carrément inacceptable. Le point de départ de mon refus est né quand j’ai vu le camp de Noisy-le-Grand, avec tout ce qu’il pouvait comporter de souffrance, de misère.".
Interview pour la revue Vie Ouvrière par S. Zeyons, le 21 octobre 1987.
Extraits du livre " agir avec Joseph Wresinski", éditions chronique sociale.

mercredi 10 décembre 2008

Fraternité-Quel nouveau type d'action propose-t-il ?

46-Quel nouveau type d’action propose-t-il ?
Plus tard l’action s’est toujours mise dans une relation de symbiose avec ce qui faisait sens pour la population. S’il n’était pas toujours possible de trouver un travail à un pauvre, mais Joseph Wresinski essaya de leur en fournir à travers l’atelier de Scotch, il était par contre toujours plus facile d’entrer en contact avec les pauvres à propos de leurs enfants, et plus spécialement à propos de leurs très petits enfants. C’est l’investissement de quelques volontaires là où les très pauvres étaient les plus démunis et les plus vulnérables qui permettait l’appel au militantisme. Les clubs de prévention qui s’attaquaient au problème de la délinquance des jeunes furent dès le départ très appréciés par les parents. Mais ce n’était pas le cœur de la révolte des parents que l’on atteignait là. Le cœur de la révolte des parents était de ne pas pouvoir donner à leurs enfants les mêmes chances qu’aux autres enfants. La cause du savoir, mais surtout la cause de la petite enfance furent des causes parfaitement comprises par les très pauvres, puisque ce furent eux-mêmes d’abord qui attirèrent l’attention de Joseph Wresinski sur ces sujets. Il n’y eut pas besoin de discours, de longue présentation. Les gens adhéraient partout à tout ce qui leur paraissait comme une évidence, à cause tout simplement de quelque chose de vrai dans l’attitude de celui qui intervenait. Le ressenti face à un volontaire qui s’investissait réellement permettait toujours un contact plus facile qu’une l’analyse, la dénonciation froide des injustices. C’est d’ailleurs pour cette raison que Joseph Wresinski fut si attentif : d’abord à l’expérience des uns et des autres, mais surtout à la mise en commun du savoir qui se dégageait des expériences vécues sur le terrain. Ce va et vient permanent entre action et réflexion si caractéristique du Mouvement ATD Quart-Monde nécessitait un peu d'organisation, des rencontres, des débats, des synthèses internes. Cela donna parfois l’impression que le Mouvement voulait exercer un contrôle, une sorte de censure, que cela impliquait une survalorisation des volontaires par rapport aux bénévoles, aux alliés, aux professionnels de l’aide. Ce n'était cependant qu'une mise en forme de l’action. Une façon d'extraire le sens profond de l'action. Présence, écoute, et mise en commun de façon transversale selon des thématiques. Petite enfance, Bibliothèque de rue, Université populaire, différents moyens de définir ensemble les luttes à mener pour défendre la justice. La présence à la petite enfance, suivant les lieux, pouvait se traduire par exemple, sous la forme de jardin d’enfants, de permanence médicale, de pré-école, d’accompagnement des mamans à la PMI ou de simples visites régulières à domicile chez les personnes ayant des bébés. Cette présence ne se fermait pas sur elle-même en se refusant à se limiter à des problèmes spécifiques de type " psychologique" ou " pédiatrique". Ces modalités d’action en faveur de l’enfance offraient en outre l’avantage de percevoir globalement la situation des enfants dans ces zones de non-droit et les revendications légitimes des parents. Mais cela ne pouvait suffire. Car à quoi aurait pu servir une meilleure école de quartier, une meilleure crèche locale, un meilleur dispensaire de PMI dans un seul lieu? Cela donnait enfin un moyen de tisser des liens avec la société, car souvent subventionnées par les pouvoirs publics ces actions devaient être évaluées, analysées. Expérimentant la création de structures novatrices en vue de la transformation du milieu ( centres médico-sociaux, pré-écoles, foyers culturels, mouvement de jeunes, centres de vacances, dans des lieux de non-droits, actions orientées de façon à pouvoir accueillir en priorités les très pauvres) Joseph Wresinski était à même de dire ce qui pourrait changer dans l’accueil dans toutes les structures.
Textes choisis de Joseph Wresinski
" Au delà de cette vie au milieu des très pauvres, il y a 3 formes de présence, prioritaires dans le Mouvement : La première est notre présence à la petite enfance ; nous nous limiterions à elle que nous aurions malgré tout une action décisive pour l’avenir de la population. Le petit enfant est une chance, un facteur de rassemblement, de concorde, de patience, d’efforts mutuels. Le deuxième est la bibliothèque de rue : elle est au cœur des cités, un agent du livre, du savoir, de la culture sous toutes ses formes d’expression. Par elle aussi, toute cette richesse acquise, accumulée doit déborder la cité, se répandre : c’est la meilleure façon d’inscrire, d’intérioriser ce que l’on apprend que de le partager. En le partageant on l’enrichit de nouveau. La troisième est l’université populaire. Ce que la population apprend de nous, où va-t-elle le partager ? à qui ? [...]. Comme pour les enfants dans les bibliothèques de rue, la population en donnant ( à la Cave) ce qu’elle avait acquis dans sa vie quotidienne, l’approfondissait, le transformait en un véritable savoir.[...]. Mais quelle signification a-t-il ce savoir, s’il ne s’inscrit pas dans la vie des autres, de la société, si les alliés ne sont pas là pour lui donner toute sa dimension, c’est à dire celle de " Science de la vie" . Pour nous, volontaires, les universités populaires nous permettent un véritable décodage et nous forment au regard que portent les familles sur elles-mêmes, sur leur groupe, sur les autres, sur la conjoncture. C’est en ce sens là que les universités populaires sont une véritable présence à la population, où nous pouvons nous apprendre mutuellement, sur un pied d’égalité. Ceux qui viendront nous rencontrer verront que notre volonté n’est pas de " s’occuper de pauvres " mais d’en faire des " partenaires ". Nous sommes des agents des Droits de l’Homme et dans ce domaine, nous avons beaucoup de difficultés à nous faire comprendre. […] notre présence au cœur de la population ne peut pas être une présence de gens de " bonne volonté " éduqués à la " charité "mais qui oublieraient la justice. La justice c’est donner ce à quoi les gens ont droit : ils ont droit à un avenir pour leurs petits enfants, au partage du savoir."
Notre présence à la population, novembre / décembre 1986, Dossiers de Pierrelaye.
Extraits du livre : Agir avec Joseph Wresinski, Editions chronique sociale

dimanche 30 novembre 2008

Liberté-Pourquoi a-il insisté sur l'histoire des pauvres?

34. Pourquoi a-t-il insisté sur l’histoire des pauvres ?
Le présent, dans ce qu’il contient d’avenir, est au cœur de la réflexion de Joseph Wresinski.
Le passé ne l’intéresse que dans la mesure où il explique le présent. Or c’est un fait certain qu’on ne peut séparer l’image des pauvres dans notre démocratie du sens donné par les pouvoirs en place aux secours ou aux mesures en leur faveur ni même du sens donné à leur vie pour ceux qui interviennent auprès des pauvres. C’est donc l’ambiguïté qui est la règle. Pourquoi donc chaque société s’efforce-t-elle de nier l’existence des pauvres ou tente-t-elle de trouver des justifications à leur pauvreté? En Europe est-ce la civilisation judéo-chrétienne qui a créé cette opacité certaine et si pesante? Car on confond d’abord toutes les pauvretés dans un seul vocable en faisant de la pauvreté une vertu, comme s’il y avait comparaison possible entre pauvreté choisie et pauvreté subie. Puis ensuite, lorsque la pauvreté n’est pas envisagée comme une vertu, elle est envisagée comme un accident de parcours dont le pauvre se relèverait facilement pour peu qu’il y mette du sien, qu’il manifeste quelque bonne volonté et qu’il prenne de bonnes décisions : cesser de boire, travailler plus régulièrement.
À l’évidence l’histoire des pauvres n’a jamais été écrite. L’histoire officielle est celle des rois et des princes, celle des guerres et des batailles du pays, celle de la bourgeoisie depuis la Révolution, celle parfois des institutions, assez peu celle des mœurs et des idées, pas du tout celle de ceux qui ne possédaient ni le pouvoir, ni le sens de l’écriture, ni celui de l’épopée. Si le monde ouvrier a du mal à retracer son histoire, le monde des sous-prolétaires est encore plus oublié. Ils ne se reconnaissent pas dans l’histoire qu’on leur présente comme la leur. L’histoire qui parlerait d’eux en Europe serait l’histoire des hôpitaux de charité, des bureaux de secours dans les communes, des bureaux d’aide sociale, des registres de police. Là, on trouverait des détails sur leur vécu concret et sur la perception que le monde qui les environnait avait de leur état. Il manquerait totalement l’analyse qu’ils faisaient eux-mêmes de leur situation, leur ressenti, leurs aspirations dont il ne reste aucune trace.
Textes choisis de Joseph Wresinski
" Car l’homme n’est pas libre d’être pleinement lui-même, quand on ne lui donne pas les moyens d’être pleinement conscient et fier de son histoire. Il n’est pas libre, c’est-à-dire conscient de ses actes et libre de choisir sa voie et aussi ses revendications comme il l’entend, quand il ne comprend pas exactement d’où lui vient sa culture, sa façon d’envisager la vie, le travail, la famille. A la limite, étant privé de son histoire, il se sentira confusément coupable et humilié d’être différent, d’être plus pauvre que ses concitoyens. Il ne se sentira pas égal en dignité face à d’autres, quand les autres peuvent se proclamer du monde ouvrier ou paysan, d’une classe bourgeoise, d’une ethnie bien déterminée, alors que lui-même ne peut pas se proclamer d’une appartenance sociale dont il n’aurait pas à avoir honte. Aucun homme ne peut vivre en frère avec d’autres hommes, tant que ceux-ci ignorent qui il est."
Quart-Monde et Droits de l’Homme. Discours d’ouverture au séminaire : "Le droit des familles de vivre dans la dignité", organisé par l’Association Internationale des Juristes Catholiques, le Mouvement International ATD Quart-Monde et le Conseil de l’Europe au Palais de l’Europe à Strasbourg, du 9 au 11 décembre 1981.
zxtraits du livre agir avec Joseph Wresinki - éditions chronique sociale

mercredi 26 novembre 2008

Egalité - Que disait-il de l'ignorance?

8-Que disait-il de l’ignorance ?
Agir avec et pour les pauvres lui semblait demander des clefs pour comprendre ce qui se passait en réalité. Il osait parler de l’ignorance des élites. Dans les solutions qu’il mettait en avant, l’émancipation culturelle des élites de la société civile mais aussi des élites politiques lui semblait prioritaire car il osait s’interroger sur la capacité des hommes politiques à prendre de bonnes décisions en matière de pauvreté sans avoir ni l’expérience ni la connaissance de la misère, sans référence aucune aux problèmes concrets des gens pour lesquels ils légifèrent.
Les plus pauvres avaient droit au savoir. Après avoir organisé la bibliothèque de rue, Il organisa dès 1972 des réunions informelles (la " Cave", car elles avaient lieu dans une cave à Paris ) qui prirent plus tard le nom d’Universités Populaires du Quart-Monde. Ce faisant, il a non seulement voulu que les pauvres soient éduqués mais aussi - plus fondamentalement - qu’on les écoute. Dans ces lieux se débattaient les problèmes de société. C’est ainsi que certains professionnels de l’action sociale et des membres des élites intellectuelles parisiennes rencontrèrent les plus pauvres et purent se former. En ce lieu particulier le but avoué fut qu’on prenne en compte, pour orienter les actions de l’État, ce que les pauvres auraient à dire sur tel ou tel problème de société.
Selon lui, la société civile avait également le droit et sans doute le devoir de comprendre l’extrême misère. Il fit donc de nombreuses conférences et il organisa des sessions de formation pour des gens de métiers concernés par la misère extrême (assistantes sociales, éducateurs, instituteurs) Ces formations furent structurées autour du savoir-faire des professionnels avec une seule interrogation : comment agir en présence de situations extrêmes pour tenir compte de la réalité vécue par les plus pauvres tout en respectant les pauvres et en intégrant tous les savoirs de la profession.
C'est le savoir qui libère l'homme : voilà l'essentiel de la pensée de Joseph Wresinski sur l'ignorance. Mais c’est un savoir fait de réflexion et de travail concret. A ATD Quart-Monde tout le monde effectue du travail manuel et tout le monde participe à la réflexion sur l'exclusion, sur la pauvreté extrême et sur l'état de la société. Tout le monde écrit. " Celui qui sait apprend à celui qui ne sait pas."


Textes choisis de Joseph Wresinski
" Pourquoi le Sous-Prolétariat est-il si difficile à accepter, à accueillir ? Nous en parlions dans cette salle même, l’année dernière, et nous disons que depuis Karl Marx, personne n’avait jamais accepté cette population. Personne, même pas le plus charitable d’entre les charitables, n’a jamais pu endosser, accepter le sous-prolétariat. [...] Je veux voir avec vous les choses comme elles sont. Ce ne sont pas plus les riches qui roulent en Cadillac que ceux qui roulent en trottinette qui sont plus ou moins responsables. La question est beaucoup plus sérieuse et plus profonde. Ce n’est jamais une seule classe qui est responsable de la misère. Ce sont toutes les classes. Ce n’est pas une institution qui est responsable, ce sont toutes les institutions. Toutes les communautés aussi sont responsables. Si nous disons autrement, nous nous jouons la comédie. Car c’est nous qui créons la misère... Pour ma part, aurai-je alors à leur prêcher la révolution qui va leur faire obtenir ces droits ? Je ne le pense pas."
La misère des exclus dans les sociétés riches. Conférences à Fribourg. Genève et Lausanne. 27-28 Mai 1967.
" " Le travail libère " furent les mots inscrits au fronton du portail de certains camps de concentrations allemands. Le travail oui, dans la mesure où il apporte à l’homme un savoir. C’est le savoir qui libère l’homme ; le travail, lui, peut être tellement abêtissant qu’il fait de l’homme un esclave jusque dans l’âme. Ma propre expérience de jeune grandissant dans la misère et tout ce que j’ai pu voir par la suite dans les zones de misère du monde n’ont cessé de me dire que le savoir libère ! Le savoir permet de discerner ce qui se passe autour de vous, de l’analyser, de le comprendre, d’en découvrir les mécanismes et, en fin de compte, d’en attaquer les causes. Sans savoir, vous ne pouvez être qu’en encadré, à la périphérie de la vie des autres, touché par le malheur dans votre peau, sans en avoir l’intelligence, de sorte que vous vous battez contre l’aile d’un moulin à vent. Le savoir nous permet d’aller au cœur des choses, de prévoir les conséquences de telle ou telle situation."
La grande pauvreté, une population de notre terroir.
Conférence à Grenoble, 9 février 1972.

Extraits du livre : Agir avec Joseph Wresinski , éditeur chronique sociale.

jeudi 13 novembre 2008

Fraternité : Résignation ou Utopie ? Ouvriérisme ou Paternalisme?

45. Résignation ou Utopie ? Ouvriérisme ou Paternalisme ?
La compassion pour lutter contre l’exclusion est à la mode mais elle s’accompagne trop souvent de l’appel à la résignation ou d’un constat de fatalité entraînant la passivité. C’est une façon de ne rien changer, de maintenir le cap des privilèges toujours aux mêmes. Vu l’influence des penseurs du christianisme social dans la formation du créateur de l’expression "Peuple du Quart-Monde" on peut se demander si la façon d’avoir affaire à l’autre de Joseph Wresinski ne serait pas trop sentimentale, utopique, une utopie à effet réactionnaire du type de celle qui accompagna l’essor du capitalisme au XIXe siècle, c’est-à-dire démobilisatrice comme le décrit Albert Jacquard quand il disait : " Une utopie démobilise, elle annihile les forces en faveur du changement, si elle n’est pas accompagnée de l’appel aux actes immédiats permettant de s’en approcher. L’exemple extrême d’une attitude utopique prônant la passivité a été celle de l’Église du XIXe siècle proposant à la classe ouvrière éhontément exploitée de prendre patience, les souffrances subies sur cette terre lui ouvrant après la mort les portes du Paradis. Cette " utopie" a en effet été réactionnaire. En revanche, le discours de ceux qui imaginaient une société où aurait disparue l’exploitation de l’homme par l’homme était mobilisateur car ceux-ci proposaient un chemin capable de s’approcher de cet état idéal. Pour que la description d’une utopie soit facteur de changement, il faut qu’elle apparaisse comme réalisable, du moins à long terme." .[..]
La fraternité est un sentiment. Mais chez Joseph Wresinski c’est une manière très personnelle d’agir librement pour que soit respectés tous les hommes. La fraternité de Joseph Wresinski est d’abord une action et même une action orientée vers l’avenir, pour un changement significatif. Pas d’effet réactionnaire donc. Bien sûr restent des questions. Comment peut-on marquer sa fraternité avec des enfants qui cherchent de la nourriture dans les poubelles sinon en les nourrissant ? Joseph Wresinski lui, a fait une autre réponse. Ni totalement abstraites comme le sont la solidarité de principe et la compassion officielle ou l’indignation politique vertueuse, ni totalement concrète comme la distribution de nourriture qui soulage de la faim sur le moment mais sans résoudre le problème. Il a poussé les parents à aller travailler, à refuser l’assistance. Il est allé les réveiller le matin pour qu’ils puissent se présenter à un boulot à l’heure.[…]
Joseph Wresinski lui-même a dénoncé à la fois l’ouvriérisme : " Parti pris irrationnel pour l’ouvrier " et le paternalisme : " Dans le paternalisme, l’autorité est d’un seul côté et le respect dû d’un seul côté également." . Que Joseph Wresinski ait un parti pris irrationnel pour les pauvres, qui pourrait le nier ? C’est un parti pris qui vient de son enfance pauvre, de ses propres souffrances, de ses questionnements d’enfant, autant que de sa foi. Le fait qu’il ait voulu étendre à d’autres personnes cette préoccupation fondamentale pourrait être qualifiée d’ouvriérisme bien sûr. Mais Joseph Wresinski n’a jamais prôné quelque chose qui ressemblerait à la dictature du sous-prolétariat. Il a même annoncé et souhaité la nécessaire disparition du sous-prolétariat. Joseph Wresinski, pour cette raison, s’est lancé dans une recherche des clés pour comprendre l’extrême pauvreté. Moins encore que d’ouvriérisme, Joseph Wresinski ne peut être suspecté de paternalisme, car la condescendance lui était tout à fait étrangère. En commençant par les actions très concrètes et dérangeantes que nous avons citées plus haut, Joseph Wresinski a inversé totalement les pôles du respect "toujours dans le même sens" sans aucune ambiguïté.
Textes choisis
" C’est dans ce Mouvement que nous avons appris que seuls, nous ne pouvions rien, qu’il nous fallait nous unir à tous ceux qui luttent contre la faim et la misère, contre le racisme et l’exclusion, pour la paix et la justice, pour le pain et la vérité. Nous voulons par notre unité, notre solidarité et notre dignité, qu’il soit désormais impossible de ne pas nous entendre. Alors devenus une force que tous respecteront, les organisations ouvrières, les partis politiques, les associations familiales, toutes les autres associations de citoyens et aussi les Églises nous inséreront dans leurs combats pour la justice et pour l’honneur de l’homme. Alors sera entendu notre message : plus un seul exclu dans nos sociétés, plus un seul citoyen méprisé, plus un seul homme privé de ses responsabilités. Alors oui, nos droits ne seront plus seulement entre nos mains, comme nous l’avions exprimé ici en 1977, comme nous avons dû le vivre si longtemps. Nos droits seront dans les mains de la nation tout entière. Alors, le monde aura changé.".
Familles du Quart-Monde dans une société des Droits de l’Homme, Allocution faite au Rassemblement du Quart-Monde à la Mutualité à Paris, 29 novembre 1981.
" Nous avons réclamé pour nos enfants le droit de vivre dans leur famille. Nous avons exigé de pouvoir être responsables de leur éducation. Nous avons dit que nous attendions que la circulaire de l’Aide sociale à l’enfance nous accorde réellement ce droit, et transforme la pratique des placements, car nous ne voulons plus qu’un seul de nos enfants soit placé parce qu’aux parents sont refusés les moyens de les élever. Nous voyons nos enfants échouer à l’école. Nous voyons nos jeunes dans l’impossibilité d’apprendre un métier et de s’insérer dans le monde du travail [..] Nous avons aussi rappelé notre droit de gagner notre vie par notre travail [..] Nous ne voulons plus avoir nos allocations familiales versées en retard [..] Il n’est pas normal que la tutelle utilise les allocations familiales pour couvrir nos retards de loyer [...] Nous ne voulons plus être des citoyens de seconde zone." .
Familles du Quart-Monde dans une société des Droits de l’Homme, Allocution faite au Rassemblement du Quart-Monde à la Mutualité à Paris, 29 novembre 1981.
" Quelqu’un qui est dans la misère, ne sait pas vraiment quoi faire de sa misère, il ne sait pas comment s’en sortir. Cela est clair. Par contre s’il a une chance d’être avec les autres, d’être attaché à d’autres, il peut partager avec eux sa propre expérience et de l’échange peuvent naître des réponses. Des réponses fondamentales […] Il n’y a pas d’espoir que le Sous-Prolétaire puisse sortir seul de sa situation, d’où nécessité de l’alliance et plus encore nécessité du volontariat, de la mobilisation d’hommes et de femmes qui donnent leur vie.".
Notes personnelles préparatoires à une conférence faite dans le cadre de la fête
Familles du Quart-Monde dans une société des Droits de l’Homme
à Paris , 29 novembre 1981.
Extraits du livre Agir avec Joseph Wresinski, la vie républicaine du fondateur du Mouvement ATD Quart-Monde. Editions Chronique sociale . 2007.

vendredi 24 octobre 2008

Liberté - Quelle est sa pensée politique sur la disparition de la misère?

33. Quelle est sa pensée politique sur la disparition de la misère ?
Dire que Joseph Wresinski veut la disparition de la misère ne suffit pas à expliquer sa pensée. Les ultra-libéraux veulent également la disparition du sous-prolétariat par le jeu de la sélection naturelle et par adhésion à un darwinisme social, les faibles devant progressivement laisser la place à plus compétents qu’eux, à plus forts qu’eux, plus dynamiques qu’eux. Si cette théorie est politiquement minoritaire en France, elle a cependant contaminé tout le discours social. Les pauvres coûtent chers, ils ne sont pas productifs. Nombreux sont ceux qui pensent que les humanistes qui veulent les secourir sont des passéistes, des ignorants, des naïfs.[..]
La volonté d’éradiquer la misère n’était pas nouvelle en 1957 lorsque Joseph Wresinski reprit ce débat. Cette volonté s’était déjà manifestée avant et pendant la grande Révolution, par les soins des Comités de Mendicité tel que le rapporte Alan Forrest : " Ce n’est pas le défaut des biens qui constitue la pauvreté, c’est le défaut de travail." . Les solutions envisagées alors consistaient donc en travaux ruraux d’aménagement des chemins vicinaux et de routes par les plus pauvres. Ces solutions furent reprises par Louis Napoléon Bonaparte sous l’influence de Saint-Simon. En 1848, au moment où Joseph Wresinski situe la grande révolte des pauvres, l’idée de Louis Napoléon Bonaparte était de régénérer le vice par la vertu du travail dans des colonies agricoles qui seraient accordées aux plus pauvres. Bien entendu Joseph Wresinski ne pouvait adhérer à la notion de vice, ni à la vision idyllique et régénératrice de la société rurale. Il sait qu’à la campagne l’exclusion est parfois plus féroce encore qu’à la ville. […]
On ne s’étonnera donc pas de sa conception d’une classe sociale opprimée par toutes les autres, qui est la reconnaissance par Joseph Wresinski de la lutte des classes, mais on ne s’étonnera pas davantage de l’adoption d’un certain ouvriérisme qui se manifeste lorsqu’il affirme sa croyance que les plus pauvres pourront prendre en main, avec d’autres, non seulement leur destinée mais aussi l’évolution du monde. Et puis la véritable considération qu’il a pour les problèmes de la famille, les questions éducatives, et les problèmes de santé, à un point tel que Joseph Wresinski affirma souvent " nous sommes un Mouvement de familles ", s’il agace à gauche parce qu’il sous-entend l’effacement de la personne devant la famille, qu’il laisse croire à la volonté de perpétuation de la famille patriarcale et de ses règles implicites ou explicites défendues traditionnellement par la droite, la mise sous tutelle de la femme par l’homme, cette prise en compte doit cependant être perçue comme précisément un retour salutaire à la dignité de l’homme fondement de la République. Car le fondateur du Mouvement ATD Quart-Monde ajoute quelque chose à la fois aux conceptions courantes sur les classes sociales, et aux conceptions de la famille comme élément de base de la société. Ce qu’il ajoute vient, pour l’essentiel de ses conversations avec les pauvres, de ses contacts quotidiens et approfondis et de sa réflexion sur ce vécu. Il y ajoute rien moins que l’expérience des pauvres et ce n’est pas rien si nous avons en mémoire que les familles qu’il côtoie n’ont rien de conforme à l’idéal de la nation ! Il y ajoute le rappel que l’être humain est un être à considérer dans sa globalité. De là cette affirmation " Nous devons nous rappeler que le jeu politique est impliqué dans la vie de tous les jours, dans tous les combats, qu’il n’y a pas de frontière, qu’il est présent dans tous les pays." . La référence à l’expérience ne signifie nullement sentimentalisme mais bien plutôt construction d’une liberté.
Se baser sur l’expérience des pauvres pour définir une politique? Qui aurait osé prendre cette option dans les années soixante? Joseph Wresinski l’a fait. Avec peu de succès au début, mieux écouté par la suite. Ne connaissant pas les blogs et néanmoins précurseur de ce que revendiqueront plus tard certains candidats aux élections nationales. Sachant très bien par expérience, comme le dit Emmanuel Todd dans un quotidien au moment des élections présidentielles de 2007 que " ceux qui souffrent comprennent plus vite", Joseph Wresinski y ajoutait cette originalité singulière et d’une certaine façon incompréhensible que les pauvres devaient défendre non seulement leurs droits mais aussi ceux des autres : Un rôle éminemment politique.
Textes choisis de Joseph Wresinski
" Le Mouvement refuse toute excuse à la persistance de la misère, elle n’existe que parce que nous l’admettons. Le Mouvement réclame une volonté politique de la détruire ! Le Mouvement n’admet pas qu’on puisse accuser les familles les plus défavorisées de se complaire dans l’extrême pauvreté, d’y demeurer par manque de volonté ou par laisser-aller ! Qui en effet, peut se complaire dans le dénuement et la dépendance. […] Car qui, mieux que ce peuple peut savoir, pour l’avoir vécu, ce qui opprime les hommes, ce qui les détruit ? Si nous écoutions les familles des cités sous-prolétariennes, elles seraient "révélateurs" de tout ce qui dans notre société, brime, écrase l’homme. Elles pourraient être les garants que tout changement, tout progrès, toute orientation politique nouvelle, servent au profit de tous. Leur expérience pourrait nous enseigner ce qu’est réellement la justice, la liberté ! Elles pourraient nous apprendre les exigences qu’impose une vraie démocratie où tout citoyen est entendu parce qu’il est un homme!".
Les trois refus du Mouvement ATD Quart-Monde, Quand l’histoire se rétablit, Revue Igloos N° 97 / 98, Editions Science et Service, 1978.
" Le premier des droits est celui de vivre en tant que sujet de droits. Le premier combat est de reconquérir les moyens de manifester sa dignité, quelle que soit sa condition. la lutte des plus pauvres est d’acquérir leur identité, donc d’être reconnus comme des vivants. Nous oublions souvent que l’identité, la dignité sont les finalités mêmes des droits de l’homme, le but annoncé dans le préambule de la Déclaration Universelle. Nous oublions que la dignité est le fondement essentiel, la raison d’être de ces droits : la dignité et l’identité honorable sont l’alpha et l’oméga des Droits de l‘Homme.".
Pauvreté, mort sociale, espérance de vie, Conférence aux Vingt-sixièmes journées de la Santé Mentale à Paris, le 4 décembre 1981.
" Les plus pauvres de notre temps nous obligent, en effet, d’abandonner cette façon dont nous avons pris l’habitude d’envisager les Droits de l’Homme comme en pièces détachées. Car n’est-ce pas ce que nous faisons, en les dénaturant d’ailleurs, quand nous nous intéressons aux libertés politiques d’un côté, au droit au travail de l’autre, à la liberté d’expression d’un côté, au droit à l’instruction de l’autre, à la liberté de circulation d’un côté, au droit au logement ou à la famille de l’autre … comme si cela avait un sens de parler de la liberté de circulation, pour des hommes et des familles auxquels nous n’offrons pas, d’abord, la liberté de se fixer dans un foyer décent et sécurisant, librement choisi, comme si cela avait un sens de parler de la participation politique, pour des hommes à qui nous n’avons pas offert, d’abord l’alphabet et une place sur le marché de l’emploi. Nous avons pris coutume d’aborder les droits inaliénables en pièces détachées et, sans toujours nous en apercevoir, nous sommes tombés dans l’écueil qui consiste à mettre la charrue devant les bœufs. Car n’est-ce pas ce que nous faisons, quand nous plaçons les droits civils et politiques comme à part, devant les droits économiques, sociaux et culturels qui, en réalité, les rendent opérants.".
Séminaire "Les droits des familles de vivre dans la dignité " organisé par l’Association Internationale des Juristes catholiques, le Mouvement ATD Quart-Monde et le Conseil de l’Europe, à Strasbourg du 9 au 11 décembre 1981