samedi 23 mai 2009

Egalité - Que peut-on en conclure pour l'égalité ?

26. Que peut-on en conclure pour l'égalité ?
" L’égalité c’est le fait." Il découle de la fraternité de tous les enfants de Dieu pour les croyants, Il est d’essence " biologique " pour les non-croyants. Il est le fondement de la charte des Droits de l’homme pour les humanistes. Il est d’essence juridique pour la Constitution française. Il est " un fait à venir, un objectif de lutte " pour les syndicalistes et certains partis politiques. C’est encore un fait à venir, " une construction sociale" pour les sociologues car bien évidemment ce fait n’est pas socialement reconnu et vécu.
Entre un fait acquis qui tend à l’immobilisme des acteurs sociaux et un fait à venir qui demande qu’on s’y attelle avec passion et force, Joseph Wresinski a choisi. Il pensait que l’homme pauvre est un travailleur instable certes mais un véritable travailleur, capable de s’investir dans le monde du travail pour peu qu’on lui donne sa chance. Il a donc revendiqué une place et une reconnaissance de travailleur pour les plus pauvres. Mais le plus souvent il a orienté ses propos autour du thème des droits des humains, plus larges et dont l’interprétation et surtout la mise en œuvre posaient malgré tout des problèmes dans le monde entier.
En terme de moyens d’action, cette égalité n’était pas revendiquée de façon traditionnelle, elle n’a pas été déclamée dans des manifestations de rue. Joseph Wresinski considère que c’est l’affaire de tous. Dans le Mouvement qu’il a créé, elle est revendiquée depuis toujours sous deux aspects complémentaires.
En premier lieu l’égalité dans les relations humaines, dans le tissu social : c’est l’égalité par le cœur, celle qui, d’une certaine façon, est conditionnée par la liberté que chaque citoyen a de choisir soit la solidarité avec les autres, soit le rejet des autres corrélé avec le repli sur soi, l’individualisme, l’égoïsme. La lutte des sous-prolétaires eux-mêmes pour conquérir leur dignité de groupe et d’individus passe par la parole collective et par la représentation " politique ".
Ensuite, c’est l’égalité face à la Loi. C’est donc la fraternité comme un devoir impératif de la société : la solidarité par l’État et donc voulue, organisée par le législateur, mise en œuvre par tous les pouvoirs locaux et par tous les professionnels concernés.
L’apport de Joseph Wresinski à nos sociétés occidentales a été de développer un point de vue à la fois révolutionnaire quant au contenu et tout en nuance quant aux modalités. Il ne propose pas moins que de revenir de façon radicale sur notre conception de la pauvreté : À la nécessité d’aider, d’assister les pauvres, il substitue la nécessité d’accepter que les pauvres nous aident à recentrer nos combats, nos priorités. Il ne propose pas moins que de faire en sorte que les pauvres soient partie prenante et pièce centrale de la définition des problèmes de société que nous voulons résoudre.
Une égalité absolue : se faire aider par tous et donc aussi par les pauvres pour concevoir le monde à venir !
Textes choisis
" Sachons que le jour où nous ne considérerons plus comme absolu leur droit aux ressources, au logement, au travail, nous cessons d’affirmer leur droit à la dignité, c’est à dire à la vie et non à la survie. Nous choisissons nos pauvres, ceux qui sont encore debout, capables de fournir ne serait-ce que la plus faible contre-partie aux droits accordés si nous prétendions que les familles demandent non des droits absolus sans contre-partie, mais seulement des moyens d’exercer leurs responsabilités. En réduisant les droits de l’homme à des moyens de vivre, on en fait l’affaire des juristes et des hommes politiques, alors qu’il s’agit d’une affaire de civilisation, d’une affaire de tous. Dans l’esprit des auteurs de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ces droits étaient constitutifs de l’homme, de sa nature même d’homme et de frère d’autres hommes. En venant au monde, l’homme représente un droit sur son frère. Celui-ci a le devoir de lui assurer un toit, des soins, une alimentation, de l’affection. Rappelons que le droit et les lois ne devancent pas les hommes, ils mettent en sécurité ce à quoi les hommes croient déjà, ce à quoi ils tiennent vraiment, c’est-à-dire en fait la liberté, l’égalité et la fraternité.".
À cause de l’homme, in Revue Quart-Monde N° 122, Droits de l’homme et droits de l’autre, hiver 1987, p. 3.

lundi 20 avril 2009

Liberté - que peut-on en conclure pour la liberté ?

38. Que peut-on en conclure pour la liberté ?
" La liberté c’est le droit". Celui de tout être humain d’être inséré et actif dans la société dans laquelle il vit. Une évidence pour Joseph Wresinski mais pas pour tous.
La liberté pour Joseph Wresinski ? Pas du tout un rapport entre les désirs et les satisfactions si prégnants dans ce monde de consommateurs effrénés. Au contraire, la capacité à faire un projet et à mobiliser autour de ce projet. Un projet hors norme, à bien des égards semblable à celui des révolutionnaires de la révolution française : faire advenir un monde nouveau, tenir compte de ceux que le Tiers-Etat n’a su ni représenter ni défendre, écouter ceux que le monde ouvrier ignore, éduquer ceux que l’école n’enseigne pas, donner des responsabilités véritables à ceux qui ont des droits, alors même qu’il s’agissait des droits conditionnels, tel fut dès 1957 le projet fou de Joseph Wresinski. Sa liberté sera de s’y atteler sans relâche pour concevoir un pauvre indivisible avec des droits indivisibles, indissociable des autres hommes dans une humanité unie et cependant diverse.
Victor Hugo a encore raison lorsqu’il s’écriait à l’Assemblée législative : si nous sommes égaux par la naissance, nous sommes libres par l’âme. Et c’est encore Joseph Wresinski, libre par l’âme, qui osa se poser la question de l’imposition à tous les pays, comme un préalable, de nos Droits de l’Homme qui lui semblaient, à lui, si universels.
Textes choisis
" Ces populations m'ont fait découvrir les réalités vécues qui unissent les plus pauvres à travers les cultures et les continents et qui signifient la même condition de hors-droits, partout. Des réalités qui les ont conduits à se choisir le nom de " Quart-Monde", peuple en dehors de tous les mondes que se sont forgés les autres. Je témoignerais aussi du refus qu'opposent à cette condition de misère, les victimes et ceux qui se sont rangés à leur côtés. Refus qui semble reposer, sous tous les horizons sur une conception de l'homme comme ayant droit à des responsabilités et aux moyens de les assumer, pour le bien de tous. Une conception d'un homme indivisible en lui-même et pour cela détenteur de responsabilités et de droits indivisibles. Mais aussi, d'un homme indissociable des autres, partie prenante d'une humanité indivisible et où le plus pauvre doit pouvoir participer à la mission commune. [...] N’est-ce pas la chance que nous offrent les plus pauvres de nous aider à recentrer nos combats et à nous reposer les vraies questions ? Ils nous font comprendre qu’il ne s’agit pas de connaître les ressources économiques à la disposition de la mise en œuvre de nos déclarations. Eux, nous demandent de savoir si nous croyons que tout homme est un homme digne de responsabilité pour le bien des autres. Et l’expérience démontre que c’est à partir de là que peut être abordée la question du droit de l’homme de partager les responsabilités et les droits que la culture de son environnement accorde à la plupart. Surgit alors nécessairement la question des droits inaliénables de tous les hommes. Mais ce n’est qu’à la fin d’une interrogation sur la vie des plus pauvres, que les Droits de l’Homme peuvent être reconnus sans réticence. Ne serait-ce pas une expérience à retenir, puisque l’histoire nous dit que les imposer comme un préalable pose réellement problème dans bien des cultures à travers le monde ?".
Les plus pauvres, révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme,
Cahiers de Baillet, Editions Quart Monde, 1998, p. 48.
Extraits du livre Agir avec Joseph Wresinski, éditions chronique sociale 2008

mercredi 1 avril 2009

Egalité-Comment peut-on penser éradiquer la misère en partant du manque d'spoir?

12. Comment peut-on penser éradiquer la misère en partant du manque d’espoir ?
Joseph Wresinski était persuadé que la société avait fait des pauvres non pas des sujets conscients mais des objets de mesures d’aide. Pour lui au cœur de la vie privée des sous-prolétaires, au cœur de la misère, se dévoilait le visage de notre démocratie! Nous laisserons à Annick Poutas, déléguée du Quart-Monde, le soin de définir l ‘originalité de son action : " Le père Joseph ne nous a pas vus comme des gens à aider ou comme des gens à problèmes. Il a dit au monde " c’est la misère qui est un scandale."." .
La Révolution française et dans la foulée la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, avaient reconnu l’égalité de principe de tous les membres de la société mais cette égalité de principe qui devrait se décliner en égalité sociale était encore loin d’être réalisée à l'époque de l'implantation de Joseph Wresinski dans le bidonville. L’égalité, telle que nous la connaissons en France, était restée un principe universel qui se traduisait certes dans la constitution et dans les textes législatifs, mais qui manquait cruellement d’épaisseur et de concret dans le vécu, au quotidien. L’égalité de principe se déclinait en fait en manques divers, en impossibilité de dialogue et en déni de droits, en définitive en déni d’égalité.
Joseph Wresinski a dit : "La misère commence où est la honte." et " Au cœur de la misère, se découvrent l’injustice de la société, la démocratie mutilée, les couches sociales en guerre, la création d’infériorité." . Car la vie dans le bidonville, au plus près de la vie privée donnait un éclairage inédit sur les ratées de notre société. Tous les auteurs seront d'accord avec cet avis du sociologue belge Paul Vercauteren : " Le sous-prolétaire restera comme " englué" dans la vie privée." .

Textes de Joseph Wresinski
" Les Droits de l’homme sont constitutifs de la nature de l’homme, constitutifs de sa nature même d’homme et de frère d’autres hommes. Ils n’ont d’autre contrepartie que celle d’être homme. En venant au monde, l’homme représente un droit sur son frère, celui-ci a le devoir de lui assurer un berceau, un toit, des soins, une alimentation, de l’affection ; c’est-à-dire qu’il a l’obligation d’égalité, de liberté et de fraternité à son égard. En d’autres termes, mon droit à l’égalité n’est pas pour moi, un moyen de vivre. Mon droit à l’égalité, c’est moi, c’est ce que je suis.".
Les droits de l’homme, des droits sans contrepartie : Défi irréductible posé à l’homme. Introduction à la session annuelle du Comité juridique d’ATD Quart Monde, Pierrelaye, 29 novembre 1986.
" Ce serait faire injure à la France que de penser qu’elle ne veut pas l'égalité. Très franchement quand on veut quelque chose, on le peut ! La France est vraiment en état de péché par rapport à la misère. Qu’un pays du tiers-monde n’arrive pas, à cause de la sécheresse à donner la sécurité à tous, on comprend, mais quand vous avez la misère dans un pays, non pas à cause de calamités extérieures mais à cause de votre organisation, non, ça n’est pas possible.".
Interview pour l’Express par Marie-Pierre Carretier, 30 novembre 1987.
Extraits du livre « Agir avec Joseph Wresinski »

lundi 23 mars 2009

Fraternité-En quoi la fraternité a-t-elle une valeur politique?

48. En quoi la fraternité a-t-elle une valeur politique ?
Oubliée, la fraternité dans les années cinquante ?
Oui malgré notre belle devise républicaine, car qui s’indigna des habitudes charitables ? Car qui s’intéressa à l’absence des pauvres dans nos instances de pouvoir et de décision? L’Abbé Pierre d’abord et Joseph Wresinski ensuite et pratiquement eux seuls. Des prêtres parlant presque dans le désert, allant au fond des choses et qui demandaient tous les deux l’union des athées et des croyants, l’union des réformistes et des révolutionnaires, non pas au nom de leur institution mais au nom de leur citoyenneté.
Ils furent entendus dans les années cinquante par la population civile avant d’être entendus par les élus décideurs. En effet, dès 1954, une générosité importante se manifesta, dans la population alertée par les radios, pour aider les sans abris de France alors que l’action publique fut beaucoup plus lente à démarrer. Ces deux prêtres, bien au-delà de leurs fonctions sacerdotales, pendant près de quarante années mirent tous les deux en cause notre société de bourgeois issue de la révolution de 1848.
Voix de dissidents dans le paysage politique français longtemps obnubilé par des principes théoriques, ces deux hommes entendaient obtenir l’égalité de tous les citoyens, la liberté de chacun, une fraternité totale alors qu’on n’offrait à leurs concitoyens pauvres qu’une fraternité très limitée, soumise à conditions. Dans ces années qui voyaient prospérer une situation jugée indépassable - le clivage idéologique gauche droite et la nécessaire liberté du marché - Joseph Wresinski s’interrogeait. La dispersion des familles demandées par les élus et les scientifiques, la théorisation du seuil de tolérance , ne lui convenaient pas.
Textes choisis de Joseph Wresinski
" La pauvreté est une affaire politique. La technique, quelle qu’elle soit, au fond n’apporte toujours qu’une solution partielle, quelques éléments de solution à la pauvreté. Mais la misère exige beaucoup plus qu’une technique. Elle exige que des êtres éminemment compétents, ayant reçu une formation scientifique véritable, soient pourvus d’un esprit critique de toute première valeur. Elle exige d’autre part - et c’est essentiel - que ces hommes acceptent de mettre toutes leurs valeurs à disposition des familles. […] J’entends que nous soyons disponibles en tout ce que nous sommes, intellectuellement et spirituellement." .
Le volontaire, un homme qui assure la durée, Réunion de volontaires, 20 Août 1963, Écrits et paroles, t1, p. 182
" L’extrême pauvreté dévoile ce qui est en réalité une crise plus grave que toutes les crises économiques ou politiques. Les sous-prolétaires qui ne sont pas traités en hommes égaux et responsables nous disent que notre société traverse une crise de la fraternité. Crise sans précédent, profonde et dangereuse car qu’est-ce que la fraternité ? En elle repose notre conception même de l’homme. La fraternité c’est reconnaître à tous une même dignité, un même droit à la responsabilité professionnelle, culturelle, religieuse, familiale, économique et politique. Cette fraternité là, nous l’avons exclue entre nous même et ces hommes de la misère parce qu’en réalité nous pensons qu’ils ne sont pas nos égaux et que nous n’avons rien à apprendre d’eux. C’est pour renforcer cette conviction en nous, pour nous justifier autant à nos propres yeux qu’au regard de notre entourage, pour nous laver les mains, que nous prétendons qu’ils sont des inadaptés, des cas sociaux, un déchet regrettable de l’humanité. Ainsi nous pouvons dire qu’ils ont besoin d’aide, d’aumône, de charité, d’entraide sociale, mais non de reconnaissance de leur dignité. C’est parce que nous ne tenons plus par dessus tout à la fraternité que nous avons pu choisir une société libre qui exerce un déni permanent de la justice. Nous acceptons l’idée que la liberté exclut l’égalité et l’égalité la liberté. Seule la fraternité eut pu lier les 2 et réunir les hommes, mais nous n’avons pas cru à la valeur politique de la fraternité.".
Extrême pauvreté et fraternité, Conférence organisée par des amis du Mouvement à Lille, le 26 mai 1977.
" L’ATD est un de ces groupes qui, à un moment donné de l’histoire de la pauvreté, a essayé, en utilisant les sensibilités modernes, les moyens modernes, de prendre en compte, en charge cette population. [...] mais elle aussi prendra, à un certain moment du retard ; elle sera aussi une association que l’on dira démodée parce que la population aura acquis son identité, aura acquis sa représentation, et à ce moment-là on dira qu’ATD est démodée comme le Secours Catholique, qui est la manifestation la plus authentique, la plus parfaite, du " démodement ". Évidemment, nous aussi nous serons un jour en arrière, car les besoins des plus pauvres seront différents. La population aura acquis non seulement des droits, mais une place dans la société. Mais pour aujourd’hui, dans le temps qui est le nôtre, le Mouvement ATD est le seul représentatif de la population sous-prolétaire ; et le groupuscule que nous faisons, nous pouvons dire qu’il exprime les sous-prolétaires de France et d’ailleurs, et que, en nous 2500000 citoyens français se reconnaissent. Jusqu’ici personne du sous-prolétariat n’a mis en doute cette reconnaissance, personne ne l’a rejetée jamais ; certains ont parfois posé des questions sur notre manière de faire, sur les exigences que nous leur imposions, sur notre volonté qu’ils soient responsables, avec ce que cela coûte, mais jamais personne dans la population, personne, au fur et à mesure de la prise de conscience qu’il a pu faire de la réalité historique, sociale et politique de son milieu n’a mis en doute l’habilitation du Mouvement à représenter le Quart-Monde. Et ce préambule me paraissait important parce qu’il explique l’attitude intérieure des membres du volontariat : volontariat de dénonciation, de proposition ; de dénonciation d’un scandale, mais de proposition politique. Le Mouvement est un Mouvement de proposition politique, parce qu’il n’est pas un groupuscule partisan, il est réellement porteur d’un projet de société qu’il vit depuis 25 ans, qu’il élabore patiemment à l’écoute des sous-prolétaires, et sur lequel il réfléchit.".
Le sens des événements, mars / avril 1981, Dossiers de Pierrelaye.
" On nous pose souvent la question : Etes -vous un Mouvement politique, a-politique ? Nous sommes nécessairement un Mouvement inter-politique, car nous ne pouvons nous désintéresser de l’organisation de la "cité" Lutter pour la reconnaissance des Droits d’un peuple, conduit naturellement à porter ne soi un projet de civilisation. Nous ne sommes pas enfermés dans un projet précis, mais nous voulons que la société puisse s’enrichir des aspirations du Quart-Monde. Porter une société où chacun serait toujours prêt à tenir compte de ce que vit le plus démuni pour faire un pas de plus avec lui, c’est toute une dimension de l’humanité que nous sommes appelés à découvrir et à faire découvrir. En France, le Mouvement a une certaine présence à l’Assemblée nationale, par des députés, de tous partis, qui sont favorables au Quart-Monde, et qui d’ailleurs, sont agissants, comme ce député socialiste du Nord, qui est intervenu auprès de Monsieur Mauroy, pour que nous ayons quelques places dans les conseils économiques et sociaux régionaux, en tant que Mouvement ATD Quart-Monde et non plus seulement dans l’Ile de France comme représentant de plusieurs organisations. Nous avons débattu deux lois et nous en avons proposé qui ont fait avancer le Quart-Monde. Au Sénat, nous avons aussi une représentation, et des amis dans des ministères. Nous sommes imbriqués dans l’ancienne majorité, comme dans la nouvelle.".
Le politique et le spirituel dans le Mouvement, janvier 1983, Dossiers de Pierrelaye.
Extraits du livre
Agir avec Joseph Wresinski.
L’engagement républicain du fondateur du Mouvement ATD Quart Monde .
Editions chronique sociale-2008- 320 p.
En vente aux éditions chronique sociale, aux éditions Quart Monde et en librairie. 16,90 euros

dimanche 15 mars 2009

Liberté-Entrer dans les familles très pauvres n'est-ce pas contraire à la liberté des pauvres ?

37. Entrer dans les familles très pauvres n'est-ce pas contraire à la liberté des pauvres ?
Les visiteurs des pauvres ont mauvaise réputation. Et bien que le mot " intrusion " choisi par Joseph Wresinski pour parler du désir d'aider les familles soit dans le registre de la condamnation, Joseph Wresinski a autorisé la visite des pauvres en en connaissant les inconvénients : " Notre intrusion, notre désir de les aider, ont provoqué chez elles une réaction inattendue.". C'était en 1963. On pourrait donc craindre, comme l'a fait Claude Liscia en 1978, que Joseph Wresinski et les volontaires du Mouvement ATD Quart-Monde, visiteurs des pauvres modernes, ne profitent de leur disponibilité et de leur situation privilégiée dans les quartiers pour réaliser un contrôle social plus efficace encore que celui des services sociaux et de l'école. Le danger serait dans la confusion entre le social, le médical, le culturel, l'amitié.
Inquiétude supplémentaire, nous trouvons en ce moment des analyses qui montrent que toutes les lois relatives à l'enfance déficiente et en danger moral (et notamment la loi du 6 décembre 1942) datent du gouvernement de Vichy et de Laval et que les mesures mises en place pendant la guerre par Pétain ont été maintenues après la guerre de 39 / 40. Nous sommes dans une époque où il est question de retirer les allocations familiales aux familles des enfants qui pratiquent l'absentéisme scolaire. Nous entendons parler de repérage, dès la maternelle, des troubles du comportement des enfants. Il serait judicieux de savoir quels sont les garde fous à cette tentation de recadrage autoritaire, fascisant. Qu'en est-il donc réellement de l'intrusion dans les familles?
Textes choisis de Joseph Wresinski

" Nous même, avons toujours refusé que l’on considère les pauvres ou leurs familles comme des "cas". Par-là nous refusions toute cette conception individualiste de l’homme qui a conduit le monde moderne à des cas. Derrière ce mal qui frappe les familles, il y a en effet cette vision de l’homme qui ne lui accorde pas les dimensions essentielles de la personne. Les pauvres nous rappellent à quelles extrémités, à quelle pénalisation une telle vision peut aboutir.".
Familles pauvres et communauté. Réunion de volontaires, février 1966,
Écrits et paroles, t 1, p. 381.
" Pourquoi imposons-nous notre présence aux familles? Tant d’autres l’ont fait avant nous. Disons tout-de- suite que notre première ligne de conduite a été de ne jamais passer le seuil de leur porte.".
Réunion de volontaires, été 1966, Écrits et paroles , p. 429.

" Il y a de multiples exemples de ce malentendu au sujet du respect. Il y a les " visiteurs des pauvres." . Je me souviens d’une dame qui est venu pendant quatre ans rendre visite à une famille une fois par semaine, " Maintenant, me disait-elle, je comprends et je respecte les pauvres ; je ne leur donne plus que du linge neuf. ". Je me suis aperçu pourtant qu’elle ne connaissait absolument pas cette famille. Elle ne savait même pas que le père battait ses enfants. Sans une connaissance profonde, son respect pouvait-il être entier ? De fait, elle n’avait que des relations superficielles avec la famille. Je crains que quand un travailleur social, un visiteur, une personne de bonne volonté ou même une personne simplement bonne n’a que des relations superficielles avec une famille, on ne peut pas dire qu’il l’aime. Quant aux familles misérables, lorsque nous avons des relations constantes avec elles et que nous voyons les manifestations de la misère tous les jours, il est très difficile de les respecter. […] A ces moments-là, il faut être un saint ou pour le moins une personne au-dessus de la moyenne, pour dire qu’on aime les gens. Dans ces moments-là, des gens d’action arrivent à ne plus pouvoir les supporter et c’est alors qu’ils ont le plus grand besoin de connaître. Si nous reprenons ces trois exemples : trois des enfants de la famille J. leur ont été retirés parce qu’ils pleuraient. Les voisins s’en étaient plaints et les avaient accusés de mal s’occuper des enfants. Dés lors, les parents vivaient dans la peur qu’on leur retire leur dernier-né. Monsieur R., lui, est très malheureux, car il est incapable d’assumer son rôle de père. Il est sans travail et ne peut être le gagne-pain de sa famille. Il n’a aucune autorité sur les enfants et quand il est trop malheureux, il casse tout. Quant à Monsieur L., il faut savoir qu’il vivait dans la hantise que sa femme meure à l’accouchement. Lors d’une naissance précédente, les médecins lui avaient dit qu’il n’était pas certain qu’elle survivrait à l’accouchement. Elle avait eu dix enfants et elle n’avait que 28 ans. Monsieur L. vivait dans la peur et il a perdu la tête.".
La valeur du partage, Réunion de volontaires, Été 1966, Écrits et paroles, t 1, p. 442.

Extraits du livre
Agir avec Joseph Wresinski.
L’engagement républicain du fondateur du Mouvement ATD Quart Monde .
Editions chronique sociale-2008- 320 p.
En vente aux éditions chronique sociale, aux éditions Quart Monde et en librairie. 16,90 euros

samedi 7 mars 2009

Egalité-Comment peut-on se solidariser avec des moins que rien?

11. Comment peut-on se solidariser avec des gens considérés comme des moins que rien ?
On a pensé parfois que Joseph Wresinski faisait fausse route en privilégiant une couche de la population, en laissant de côté tous les autres précaires et leurs luttes. On lui a reproché de faire du " Quart Mondisme" ou du misérabilisme. On n’a pas toujours bien compris l’engagement de certains " riches" auprès des pauvres n’ayant pas les mêmes intérêts de classe. Toutes ces questions sont essentielles et méritent d’être posées avec rigueur.
À son sujet, il faut d’abord éliminer les vieux réflexes bien-pensants. Joseph Wresinski est le contraire de celui qui pense que le contact avec la misère est néfaste pour la personne. Il ne craint pas le mauvais exemple. Le lien social qu’il veut rétablir se base donc sur une relation d’égalité et non d’inégalité. Ce n’est pas l’homme du communautarisme. Mais il voulait qu’on sache qu’il existe une frange de la population délaissée par tous. Il avait besoin de la caractériser. Pour la caractériser, il pouvait citer Lénine ou Karl Marx ou le roman de Renart. Mais il avait bien-entendu des références plus religieuses, les Évangiles ou Saint Paul. Lorsque Joseph Wresinski allait au devant des pauvres, il est évident qu’il n’y allait pas non plus dans le but de se sentir bon, de valoriser sa propre action. Cette attitude de bon charitable il la reprochait très souvent à toutes les personnes pieuses qui venaient auprès des pauvres faire leur bonne action, se donner bonne conscience. Il leur faisait remarquer que les pauvres n’avaient pas besoin de leur pitié. Au contraire, il se scandalisait de voir la misère et la commisération de certains. Il n’était pas partisan de l’immersion totale en milieu d’extrême pauvreté accompagnée d’un certain refus du monde. S’il rejoignait les pauvres c’était pour les connaître et parler d’eux dans le monde afin de changer leur situation. Sa prise de position en termes de solidarité n’était que " provisoire" si l’on peut dire car cette solidarité supposait une dynamique d’action, une modification de la situation des pauvres et non un repli statique, un destin " christique" quelconque. Il faut comprendre la solidarité de Joseph Wresinski avec les très pauvres comme un acte certes individuel, passionné, à long terme ou à vie, mais manifestant la volonté publique de faire disparaître la grande pauvreté. Joseph Wresinski a une volonté politique, c’est indéniable : " Si chaque pays garde sa pauvreté et la traîne en bandoulière en s’intégrant à l’Europe, il n’y aura aucun progrès, on ne s’en sortira pas." .
Textes choisis de Joseph Wresinski
" Il faut que le destin des pauvres soit entre leurs mains, que tout ce qui est institution charitable soit dirigé avec eux et par les pauvres aussi. Il n'est pas normal que ce soit nous qui perpétuellement prenions la responsabilité de distribuer les culottes, que nous bâtissions entre nous notre stratégie, notre politique, alors que cela devrait être leur travail, leur responsabilité aussi. [...] Aujourd’hui dans certaines cités, vous devez pouvoir arriver à ce que les pauvres s’organisent de façon à résoudre leurs problèmes et trouvent des solutions avec vous. Nous n’avons pas le droit de continuer à dire : " Nous savons pour eux." Nous ne savons rien pour eux ! Aux niveaux les plus hauts comme au niveau local, organisons-nous pour que les pauvres soient toujours avec nous. [..] Vous allez me dire : " Mais c’est le monde renversé?" C’est le monde de la justice tout simplement : servir l’homme avant de servir le système, combattre tout ce qui pourrait détruire l’homme et spécialement le pauvre puisqu’il est le sujet de notre amour et de notre engagement.".
Le social et la charité, la parole des pauvres, Conférence, salle de la Bourse à Mulhouse le 16 décembre 1966.
" Je serai net. Je comprends que l’Université, comme le rappelait un allié, ne forme pas à analyser et à saisir le contenu des pensées et des actions des hommes. Toutefois, il est inadmissible que l’on puisse enlever aux sous-prolétaires leur libre arbitre et les contraindre à adopter nos jugements et nos sentiments, comme ce fut le cas à la Mutualité, de peur de paraître ridicule devant la soi-disant " intelligentsia". On reproche aux Pouvoirs publics de ne rien faire pour le Quart-Monde, mais si Madame Veil se glisse subrepticement dans une assemblée, telle la Mutualité, on crie à la récupération politique ! Si tel député socialiste est repéré dans la salle, aussitôt on prétend qu’il ne représente que lui-même. Si la Présidente du Mouvement relate l’histoire de celui-ci, il se trouve des gens pour considérer que le peuple n’a pas la parole. Que des étudiants trouvent trop longue une histoire qui n’est pas la leur, ni celle de leurs parents, cela peut se comprendre ! Mais lorsque des alliés et même des militants transposent leur idéologie et leur analyse politique sur le combat du Quart-Monde, que font-ils d’autre que ceux qu’ils critiquent : Les femmes d’œuvres qui transposaient leur charité sur les pauvres, ou ces récupérateurs de voix qui, par hasard, se souviennent de la population au moment des élections ? Aux militants, me disant : "nous n’avons que ces gens-là comme alliés" je répondrai : Il vaut mieux être seul en Quart-Monde pour mener de vrais combats de libération des sous-prolétaires, que d’être entourés d’alliés qui jamais ne comprendront le danger, pour le Quart-Monde, des mythes nouveaux que véhicule les nouveaux forts d’alliés qui, jamais, n’iront jusqu’au bout de leur contestation, au-delà de leur préjugé idéologique et de leurs intérêts de classe.".
Éditorial, novembre / décembre 1977, Dossiers de Pierrelaye.
Extraits du livre
Agir avec Joseph Wresinski.

L’engagement républicain du fondateur du Mouvement ATD Quart Monde .
Editions chronique sociale-2008- 320 p.
En vente aux éditions chronique sociale, aux éditions Quart Monde et en librairie. 16,90 euros

samedi 28 février 2009

fraternité-Quelle nouvelle démarche intellectuelle propose-t-il ?

47. Quelle nouvelle démarche intellectuelle propose-t-il ?
Pour mesurer le trajet fait depuis 1957, il sera nécessaire d’appréhender plus concrètement les valeurs de la société de l’époque et de faire un détour par les conceptions médicales ayant cours dans ces années cinquante, au moment précisément où Joseph Wresinski faisait son entrée dans le Camp de Noisy. C’est Boris Cyrulnik psychiatre, analyste, éthologue contemporain, qui fut enfant une victime innocente de la guerre de 39 / 40 qui nous mettra sur la voie, lui qui est allé à l’école pour la première fois à 11 ans. Boris Cyrulnik est saisissant quand il parle de la façon dont on voyait les enfants dans les années cinquante : " Quand dans les années cinquante, Spitz, Bowly et Robertson ont filmé des enfants banalement séparés de leur mère, ils ont rendu observable un fait que la pensée collective de l’époque n’envisageait même pas : un enfant privé de sa mère peut souffrir de troubles affectifs. Quand je raconte cette histoire aujourd’hui, les étudiants croient que je parle de Jurassic-Psy. Ce qui comptait dans le discours social de l’époque, c’était le poids et la mesure, les " ingesta " et les " excreta " : on pesait donc un enfant avant son placement en institution et, s’il avait grossi, c’était la preuve que l’institution était bonne ! La qualité s’évaluait en kilos d’enfant ! Il fallait être psychanalyste pour oser penser qu’une qualité pouvait s’évaluer autrement, et qu’un trouble manifesté aujourd’hui pouvait s’enraciner dans une privation survenue hier. Il fallait, en plus, être un psychanalyste non-intégriste pour oser penser que ce qui se manifeste dans l’interaction observable n’exclut pas l’historisation du sujet, nécessaire à son identité." .
Dans un tel contexte nous ne nous étonnerons pas alors qu’en 1960, l’association " Groupe d’action culture et relogement " fut interdite par le Ministère de l’Intérieur. Les Renseignements Généraux furent réticents à la création de cette association de " pauvres " (considérés comme alcooliques, délinquants, mauvais parents, chômeurs) association dont le but incompréhensible ne répondait en aucune façon aux canons des bonnes conduites de l’époque. Joseph Wresinski ne pouvait a fortiori faire comprendre au monde que la séparation des enfants de leur mère faisait souffrir les mères, les pères et les enfants. C’est cependant une des premières vérités que Joseph Wresinski mit sur la place publique car le placement des enfants des pauvres dans le bidonville était une solution jugée élégante, rationnelle et la plus simple aux yeux de beaucoup. " Vos gosses, ils seront mieux ailleurs !", discours courant, basé sur une analyse de l’incompétence de la famille et sur la reconnaissance d’une autre compétence ailleurs. Discours en fait très moralisateur.
Textes choisis
" Que des fonctionnaires à travers les capitales de l’Europe nous l’ont affirmé : ces gens ne sont pas des pauvres, ce sont des vicieux, des alcooliques, des malades mentaux, des inadaptés. Ils se regroupent sans cesse, mais ce voisinage est néfaste et nous les dispersons. Que de familles avons-nous visitées à travers ces capitales, isolées, tapies dans leur logement, entourées d’un voisinage hostile. L’assistante sociale devrait leur apporter l’ersatz des relations humaines, fraternelles qu’aurait pu leur offrir un voisinage familier qui aurait partagé leur sort. Est-il nécessaire d’ajouter que cette ségrégation voulue ou inconsciente ne repose sur aucune donnée sociologique ou psychologique objective ? […] Notre expérience n’est d’ailleurs pas unique. De multiples études américaines et canadiennes révèlent que les familles-problèmes semblent avoir hérité un état de dépendance chronique de la charité publique de leurs parents et de leurs grands-parents. L’hypothèse s’impose que nous sommes en présence d’une pauvreté marginale et d’une culture de la misère héritée. Peut-être rejoignons-nous ici la thèse d’Oscar Lewis sur la culture de pauvreté. Il appartient aux hommes de science d’approfondir ces questions […] Si nous avons raison de penser que ces familles sont les laissées pour compte des classes laborieuses pauvres, leur premier besoin ne serait-il pas d’y retrouver leur place ?".
Introduction au colloque sur les familles inadaptées sous le patronage de la Commission française pour l’Unesco. Paris le 10 février 1964.

Extraits du livre
Agir avec Joseph Wresinski.
L’engagement républicain du fondateur du Mouvement ATD Quart Monde .
Editions chronique sociale-2008- 320 p.
En vente aux éditions chronique sociale, aux éditions Quart Monde et en librairie. 16,90 euros