dimanche 5 décembre 2010

Film : Au fond des bois

Ce film est un film fidèle à un fait divers ayant eu lieu en 1865, dans le Var, et un questionnement sur l’inconscient. Un film ténébreux, choquant et réellement envoûtant. Benoît Jacquot, le réalisateur, a réussi à mettre le spectateur dans cette situation surréaliste qui fut celle de Joséphine, 26 ans, jeune fille de bonne famille et de très bonne moralité, entraînée dans une histoire de sexe torride. Son séducteur : un homme illettré et primitif qui fit d’elle ce qu’il voulait.
Joséphine est une jeune fille très protégée. Elle a vécu entre une mère extrêmement dévote comme on pouvait l’être à la fin du XIX ième siècle, morte au moment des événements relatés, et un père médecin de campagne athée et rationaliste. La vie de Joséphine est sans histoire jusqu’au jour où le père, le docteur Hugues, par simple générosité, accepte de loger à la maison un nécessiteux, le vagabond Timothée Castellan âgé de 25 ans, aux jambes estropiées, qui vient de la montage, se prétend sourd-muet et fait comprendre qu’il est doté de pouvoirs surnaturels. Timothée ment car on l’entend assez vite parler une langue complexe faite de provençal, d’espagnol et d’italien. Il se prétend tour à tour fils de Dieu, hypnotiseur, sorcier.
La suite des événements est rude. Subjuguée par celui qu’elle croit être le diable - cet être fruste, mal habillé, crasseux, tout à l’opposé de son univers - Joséphine suit le garçon dans les bois pour une longue aventure sexuelle qui serait totalement invraisemblable si elle n’avait pas eu réellement lieu. La question qui se pose tout au long est de savoir si Joséphine l’a suivi de gré ou de force. Benoît Jacquot sait nous donner des indices de l’une ou l’autre des alternatives. Ce qui est évident c’est qu’elle lui est assujettie par une force dont on ne sait pas si ce qui prime c’est une force extérieure à elle ou une force qui vient d’elle-même. Le film est alors un film sur le consentement très habilement mené avec des acteurs superbes et bien choisis tant chacun colle au personnage qu'il incarne à l'écran: Isild Le Besco ( Joséphine blonde, douce et réservée) , Nahuel Perez Biscayart (Timothée brun, sombre et sauvage).
En cours d’Assises du Var, la conclusion du procès fait à Timothée pour enlèvement, faute d’avoir pu répondre à la question du consentement de Joséphine sera donc l’envoûtement.
Le film fait une simple allusion - en campant dés le départ le décor sage de sa vie - à l’étouffement, chez Joséphine, dès l’enfance, des forces de vie qui auraient pu jaillir avec l’occasion ! Il ne prend pas position sur les causes de ce fait divers hors normes. Si la question de l’amour se pose, c’est de façon tangentielle et surtout ce n’est pas une explication acceptée par les protagonistes. On reste, jusqu’au générique, spectateur de l’envoûtement, comme saisi de multiples interrogations sur le désir, l’attirance, la volupté, la rationalité, la complexité des âmes. D’ailleurs le docteur Hugues, saisi d’effroi, en tombera gravement malade. On peut se demander si c’est le regret de ne pas avoir eu peur du vagabond, le sentiment du déshonneur frappant sa famille, où le fait que son esprit ne pouvait accepter la possibilité de la réalité de l’envoûtement qui le rendra malade … les trois à la fois peut-être!
Un film qui, au-delà du fait divers, a en plus la qualité de bien restituer l'ambiance et le vécu dans les paisibles campagnes à la fin du XIX ième siècle.
Marie-Hélène Dacos-Burgues

Film de Benoît Jacquot, France, 2010, avec Isild Le Besco, Nahuel Perez Biscayart, Jérome Kircher, Mathieu Simonet, Bernard Rouquette. Scénario de Julien Boivent et Benoit Jacquot.

mercredi 1 décembre 2010

Film : La tête en friche

Un film de Jean Becker

On a tous entendu parler d’un homme qui, enfant, a été tête de turc de son maître d’école. C’est le cas du héros du film, Germain, un homme dans la force de l’âge quasiment analphabète.
Il a trouvé sa place dans la société, il a des amis ouvriers comme lui, il fait son jardin et vit dans une caravane au fond du jardin de sa mère. Il a même une petite amie à qui il donne assez peu d’attention. Ses difficultés avec l’écrit et le livre ne transparaissent guère dans son quotidien sauf qu’il est réputé être un benêt dont on peut se moquer. Sa véritable difficulté à être vient plutôt des aspects affectifs plus profonds dans sa vie. Outre le fait qu’il a eu un patron qui ne le payait pas, Germain est un homme à qui la vie n’a pas fait de cadeau … pas de père et une mère qui l’a toujours accablé. Les flash-back sont un peu grossiers. Le maître d’école est odieux comme il est difficile de l’imaginer, la mère de même. Utilisés comme des loupes déformantes, ces flash-back évoquent la relation douloureuse à une mère qui le repousse et le rabroue constamment, la relation douloureuse avec le maître d’école cruel et cynique. Ce sont des moyens pour faire comprendre la sensibilité particulière qu'il a développée en réponse à ces traumatismes. Les images, dans la tête en friche de Germain, faute de mot pour dire les choses vécues, se bousculent et prennent des proportions effrayantes.
Au quotidien, Germain s’est attaché à des pigeons d’un square et fait la rencontre d’une vieille dame de 95 ans, Margueritte, manifestement d’un autre milieu que lui et qui le regarde d’un oeil neuf. Petit à petit ils s’installent dans une relation tendre. La vieille dame se met à lui lire des histoires : la peste de Camus , la promesse de l'aube de Romain Gary.
C’est un film d’humaniste remarquable par sa fraîcheur, sa justesse de ton et la finesse de jeu des deux acteurs principaux. Cette incursion dans le monde ouvrier est trop rare pour être boudée malgré quelques facilités dans le tableau de l’ambiance et les dialogues. Les efforts de Germain pour utiliser le dictionnaire que lui a offert la vieille dame sont à la fois comiques et émouvants, ils sont si vrais !! Germain dit en rendant le dictionnaire qu’il juge inutile pour lui : « Si on ne sait pas comment s’écrit un mot, on ne le trouve pas dans le dictionnaire». Cependant il s’est initié à la compréhension du monde par la lecture et à la joie que procurent les mots, il s'est en quelque sorte éduqué aux sentiments d'autrui.
Marie-Hélène Dacos-Burgues

film français, 2010, de Jean Becker avec Gérard Depardieu, Gisèle Casadesus. à partir du livre de Marie-Sabine Roger."La tête en friche"

mercredi 27 octobre 2010

Film : « illégal »

Ce qui est douloureux dans ce film c’est l’écrasement des personnes que nous ressentons fortement tant le jeu des acteurs est efficace.
Illégal est un film qui se passe en grande partie dans un centre de rétention administrative pour familles, en Belgique. Les gens qui sont là n’ont rien fait de répréhensible sauf qu’ils sont sans papiers. Le centre n’est pas une prison mais ce qui s’y passe est bien pire. C’est au point qu’une jeune geôlière, qui a besoin de son travail pour nourrir ses enfants, quitte son uniforme sur un coup de tête et s’en va après une violence de plus qu’elle ne peut admettre.
Le personnage principal du film est Tania, une russe qui parle parfaitement le français, qui a un travail mais pas de papiers. On ne saura pas pourquoi Tania et son fils Ivan de huit ans ont quitté la Russie. Mais on saura qu’elle ne veut pas y retourner au point de brûler les empreintes digitales de tous ses doigts. On saura aussi qu’elle envie son amie, biélorusse, la croyant en meilleure posture qu’elle pour avoir de vrais papiers ! Mais cette dernière reste énigmatique lorsqu’elles en parlent. En attendant Tania est soumise à un maffieux qui n’ignore rien des ficelles de son trafic car il lui a fourni de faux papiers. La situation dure depuis huit ans. Une fois Tania oublie d’être prudente : elle parle en russe avec son fils dans un bus. C’est à partir de son arrestation que sa résistance prend de l’épaisseur. Elle ne veut pas dire qui elle est, espérant de cette façon être relâchée. Elle ne fait que prolonger son séjour au centre de rétention. Refusant d’entraîner son fils dans cette galère, elle attend avec d’autres des décisions à son sujet. Enfin lorsqu’elle est menacée, elle finit par donner comme identité celle de son amie. Hélas. Alors la situation empire car son amie n’avait pas demandé de papiers sachant qu’elle devrait être renvoyée en Pologne, dernier pays où elle avait demandé l’asile, ce que Tania ignorait. On remarquera le rôle des psychologues qui agissent dans les procédures d’expulsion pour obtenir l’accord de la personne à expulser ! Le personnage de Aïssa malienne victime d’une violence physique incompréhensible est attachant. Ce qui ressort de ce film c’est qu’un si grand nombre de personnes soient traités avec aussi peu d’humanité, avec aucune visibilité sur leurs droits ni sur les procédures qui lui seront appliquées. Tania est laissée totalement seule car à partir du moment où son avocat ne peut connaître son identité il ne peut pas l’aider. Une violence morale insoutenable accompagne la violence de l’enfermement avec des stations à la cabine téléphonique qui sont autant de stations de chemins de croix car le jeune Ivan a des difficultés incontournables dehors et risque de mal tourner. L’ensemble est poignant comme est poignante l’indifférence des passants qui longent le centre sans savoir ce qui s’y passe. Le film a le mérite d’illustrer la rétention administrative d’un jour nouveau. Il ne s’agit plus comme dans Welcome de personnes ne parlant pas la langue et n’ayant aucun travail, en attente du passage au Royaume Uni. Il s’agit de personnes qui ont choisi la Belgique pour y vivre. Ici, toutes les conditions de l’intégration étaient réunies pour cette mère comme pour son fils qui est scolarisé normalement. On ne comprend pas ce système qui paraît dés lors « illégal » !! et hors du champ des droits de l’homme.
Marie-Hélène Dacos-Burgues


Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film écrit et réalisé par Olivier Masset-Depasse, Belgique, 2010, Avec Anne Coesens, Esse Lawson, Gabriella Perez, Alexandre Gontcharov, Christelle Cornil, Olga Zhdanova, Tomasz Bialowowski ..

lundi 18 octobre 2010

Film : Poetry

Un film coréen dont le fil conducteur est la poésie.
Le film est du genre méditatif bien qu’il montre la dualité du monde, sa noirceur et sa beauté. Il commence avec les bouillonnements de l’eau d’un fleuve, des enfants qui jouent au bord de l’eau et la découverte d’un cadavre qui flotte au fil de l’eau.
Mija est une coréenne de 66 ans qui aime être bien habillée, vit seule avec son petit fils dont elle a la charge complète. On voit d’abord Mija consulter un médecin pour des pertes de mémoire puis chercher à s’inscrire à un cours de poésie. Mija est fascinée par la beauté de la nature et par les fleurs. Le film, malgré une lenteur à laquelle nous ne sommes plus habitués fait entrer dans la vie de Mija, voit le monde à travers ses yeux, entre dans son âme en nous laissant la liberté d’imaginer beaucoup de choses. Le beau et le laid se mélangent dans cette vie de façon inextricable. Le professeur de poésie a une théorie qui sert de base à la formation qu’il dispense et qui peut se résumer à ceci : « Il faut d’abord apprendre à décrire une pomme ». Voir, Mija sait déjà, mais il faut pouvoir mettre en mots ce qu’on voit. Or Mija commence à être atteinte de la maladie d’Alzheimer. Pour arriver à écrire son premier poème elle prend des notes au sujet de ce qu’elle regarde. Le club de lecture de poèmes avec les blagues salaces d’un policier ne comblent pas non plus son attente. Et que dire de son petit fils, branché sur son ordinateur et sa chaîne hifi, qui la considère comme une moins que rien ! Elle n’a comme relation que le vieux monsieur qu’elle appelle Président et dont elle est l’aide ménagère. Elle lui donne le bain, fait le ménage. Elle apprend que la noyée est une collégienne de l’école de son petit fils. Celui-ci, questionné ne sait rien, et puis il ne parle jamais avec sa grand-mère. Mija va savoir : le viol collectif et le suicide de la jeune fille. Presque tout bascule alors dans sa vie. Dans une solitude immense elle va continuer à vivre et à chercher à répondre à ces pères d’adolescents qui, avec la complicité du chef d’établissement, veulent éviter à tout prix le scandale. Rien n’est linéaire dans la vie de Mija. Tout est complexe et paradoxal et léger. Il n’y a aucun calcul. Même la détermination ne pèse pas. L’attitude avec le vieux président, celle avec sa fille qu’elle avertit très tardivement, celle avec son petit fils qu’elle prépare à aller en prison sans le lui dire mais en lui demandant simplement de se laver pour la venue de sa mère, tout reste dans le non dit. Seule la jeune fille morte semble lui tenir compagnie et l’aider dans ses choix. C’est enfin le seul poème qu’elle réussit à écrire, se mettant à la place de cette petite. Toutes sortes de correspondances dans les images soulignent le propos du film pour en faire une oeuvre de poésie, vraiment. Ce film a eu le prix du scénario au festival de Cannes 2010.
Marie-Hélène Dacos-Burgues

Film de Corée du Sud de Lee Changdong, 2010, avc Yun Jun-hee, Lee David, Kim Hira, Ahn Nae-sang,

mercredi 15 septembre 2010

Yo También

Yo También

Qu’est ce que la normalité ?

Yo también ( moi aussi ) est un film sur la différence qui joue sur les ressemblances !
L’acteur principal Pablo Pineda est atteint de trisomie 21. Il est le premier trisomique a avoir obtenu un diplôme universitaire en Europe. Il joue presque son propre rôle. Mais c’est néanmoins un rôle de fiction dans lequel il est toujours très vrai.
L’histoire est la suivante :
Un enfant né avec un chromosome en trop devient un adulte « presque normal ». Sa mère l’a coaché avec un grand amour et une ardeur peu commune afin qu’il devienne comme tous les autres. Le voilà, à 34 ans, nanti d’un diplôme et d’un emploi dans des bureaux. La vie étant la vie, au boulot, comme les autres jeunes, Daniel rencontre une fille qui l’attire pas sa gaîté. Laura c’est une relation attachante mais c’est aussi sans doute une relation sans issue et Daniel est désarmé devant ce qui lui arrive. Dans les détails, dans le centre social où travaille Daniel, personne ne se permet de montrer de la compassion mal placée. Tous laissent Daniel aux prises avec l’apprentissage de la vie. Laura elle-même est merveilleuse de naturel dans sa marginalité mais aussi avec Daniel.
Un film plein de grâce, moderne, pétillant, plein d’action et enjoué. La question principale est posée par Daniel : « A quoi ça sert d’être normal ? » Aucune réponse ne sera donnée. Et Daniel qui souffre devient sévère envers sa mère « Pourquoi tu ne m’as pas accepté tel que j’étais ! », lui reprochant par ces mots tous les efforts développés pendant ces années où elle l’a soutenu dans ses études. On souffre avec elle car elle ne répond pas ou mal, soudain culpabilisée alors qu’elle croyait avoir bien fait. On souffre avec lui des impasses de sa vie. Il est à la fois trop normal et trop handicapé !!
Ce film va bien au-delà du handicap. Il n’est pas moralisateur mais il donne à penser. Il pose la question plus générale des efforts faits par la plupart des parents pour façonner leurs enfants selon leurs désirs profonds. Pas si sûr que cela rencontre toujours le désir des enfants et cependant comment faire autrement ? Et puis il montre un milieu professionnel où l’intégration d’handicapés est possible et joyeux…Le réalisateur et les auteurs ont passé beaucoup de temps avec leurs acteurs cela explique sans doute la réussite de ce film très précieux.
Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film écrit et réalisé par Alvaro Pastor et Antoni Naharro, Espagne, 2009, avec Lola Duesnas, Pablo Pinéda, Antonio Naharro ; Isabel Garcia Lorca ; Joaquin Perles ; Maria Bravo, Lourdes Naharro, Teresa Arboli …

mardi 10 août 2010

Film : je vous aime très beaucoup

Qu’est-ce qui fait l’amitié entre frères ?

Il s’agit de trois garçons, qui n’ont pas été élevés ensemble, fils d’une mère à la vie cahotique ( dont ils en ont très peu de souvenir) et de pères différents, l’un élevé dans un foyer (le rasta blond, 15 ans), l’autre dans la nouvelle famille de son père ( le métis, 17ans), le troisième ( 8 ans) par sa grand-mère maternelle ( antillaise, appelée la Nonna).
Après le décès de leur mère, ne se connaissant pas, ils se retrouvent lors des vacances d'été chez Nonna.
Au début ils ne s’accorderont sur rien, ne s’aimeront pas. Les deux aînés aux habitudes culturelles opposées ne feront aucun effort pour se parler. Au grand désespoir de leur grand-mère. C’est le petit frère, chargé par celle-ci de rendre le séjour agréable à ses grands frères, qui les rapprochera. Il se prend au jeu, propose une activité. C’est, à partir de là, une succession d’aventures rocambolesques, d’actions qu'ils font « ensemble » et qui vont souder le quotidien des trois frères. Eux qui étaient séparés par des histoires différentes vivent enfin la même histoire. Ils vivent pleinement le moment présent, avec avidité. Ils font des bêtises. C’est enfin ce qui manquait à leur fraternité de papier : ils sont heureux.
Certains s’offusqueront des comportements de ces enfants, et condamneront leur violence. D’autres jugeront outrée leur envie de découvrir la sexualité. Enfin certaines scènes assez invraisemblables et excessives sont malheureusement le reflet de notre société.

De toute évidence la phrase de la Nonna, parlant de sa fille qui n’a pas pu élever ses enfants : « Votre maman a fait ce qu’elle croyait bien pour vous » ne répond que partiellement aux questions des enfants mais elle donne du sens à leur séparation.
C’est un film sur la famille, un film à rebondissements et positif. Il y a des réminiscences de films très connus. On pense notamment à « La guerre des boutons », à « Jeux interdits » et à « Y aura-t-il de la neige à Noël ?» ce dernier beaucoup plus dramatique. Un film à recommander.


Film de Philippe Locquet, 2009, avec Firmine Richard ( La nonna) , Max Clavely, Julien Crampon, Pierre Lefebvre ( les trois garçons) , Léopoldine Serre ( la jeune fille), Bruno Lochet, Philipe Duquesne, Albert Delpy.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

vendredi 30 juillet 2010

Les tsiganes français chassés de partout en France

Des voyageurs immobiles
À Herblay, les habitants du bois du Trou Poulet, tsiganes, sont tenus par les autorités pour être des voyageurs. Ce ne sont cependant pas des itinérants bien qu’ils gardent la volonté de vivre en caravane et ont la culture de la vie en plein air ! Ils se sont volontairement sédentarisés. Vingt-sept familles ont posé là leur caravane, depuis plus de trente ans pour certaines.
Ce lieu n’était pas un lieu propre à l’habitation au sens juridique de l’aménagement du territoire. En trente ans de demandes de logement social ou d’espérance de requalification du lieu en zone d’habitat, les gens du voyage avaient fini par se croire Herblaysiens. Rompant avec un certain statut quo ancien, c’est l’expulsion qui leur a été offerte !
Le bois du Trou Poulet n’était pas, au regard de la notion de logement décent, un lieu propre à l’habitation puisqu’il fallait aller chercher l’eau à la borne d’incendie et que très peu de caravanes avaient l’électricité. Il n’y avait pas bien entendu de tout à l’égout. L’eau gelait en hiver dans la cuve où elle était stockée. La boue envahissait tout. Ce ne fut cependant pas cela le pire.
Le pire commença par l’intervention impromptue d’un huissier, en 2003, avec forces de l’ordre. Une procédure juridique se mit en place, en vue d’une expulsion de tout le groupe. S’en suivirent les menaces quotidiennes de la part d’un employé de Mairie. Il fallait partir. Le jugement de la Cour d’appel de Versailles de 2005 confirma cette expulsion sans relogement avec astreinte de 70 euros par jour de retard chacun, signifiant que pour le juge le fait de faire appliquer le règlement du POS n’était pas un traitement dégradant ni inhumain en ajoutant la précision suivante : « Considérant que l’ancienneté de l’occupation n’est pas constitutive de droit, pas plus que la tolérance même prolongée de cette occupation contraire aux dispositions du Plan d’occupation des sols de la commune, qu’il est alors vain pour certains d’opposer la scolarisation de leurs enfants laquelle n’est pas nécessairement compromise ». Enfin les travaux nécessaires pour la création d’une voie à grande circulation dans le département du Val d’Oise permirent aux entreprises d’éventrer, faire des trouées, barrer des accès aux terrains habités.

Ils sont français
Les deux-cent-cinquante tsiganes d’Herblay expulsés sont français depuis plusieurs générations. Ils s’étaient sédentarisés. Ils scolarisaient leurs enfants. Ils ne quittaient guère que l’été le terrain où ils avaient installé des mobil-homes, construit des cabanes et aménagés de petites cours bien arrangées et grillagées, avec portail d’entrée et boîte aux lettres. Souvent leurs caravanes n’étaient plus en état de rouler. Ce n’était pas le bonheur absolu à cause des tracasseries administratives croissantes : refus de délivrance de la carte d’identité faute d’adresse reconnue valable, ou inscription du mot SDF en lieu et place de l’adresse, contrôles réguliers dus au statut particulier de tsigane soumis au carnet de circulation ! « On ne circule plus, pourquoi aurait-on besoin d’un carnet de circulation ? » dit l’une, et une autre « SDF, c’est bon, mais ce n’est une bonne adresse ! ». Cependant l’espérance de jours meilleurs les habitait. Ils ont été renvoyés dans le non-droit par le maire de leur ville et par la justice de leur pays !!
Accusés d’occupation illicite de terrains, de perturber le paysage d’une zone paysagère, accusés de branchements sauvages EDF, soupçonnés d’abriter des délinquants puisque des voitures volées se trouvent à proximité de leur habitat, ils sont expulsés au moment où les terrains d’accueil pour voyageurs n’existent qu’en très petit nombre et au moment où la loi Sarkosy de 2003, rend illégale tout stationnement de caravane sur le terrain d’autrui. Leur relogement et la création de terrains familiaux, inscrits dans le PDALPD ne sont pas encore à l’ordre du jour. Eux, ils voudraient rester là et ne pas être confondus ni avec des étrangers ni avec des délinquants.

L’errance
Le voyage auquel ils sont condamnés, n’est pas la migration saisonnière, ce n’est pas non plus le voyage forain. Certains ont été relogés - très peu - mais ceux qui ne pouvaient pas se permettre de prendre des risques, conscients qu’ils n’avaient pas les moyens de payer l’astreinte, ceux-là ont préféré ne pas suivre les conseils de leurs avocats et ils sont partis sans savoir où aller. Ils sont donc depuis en errance. Cela signifie qu’ils se déplacent - depuis quatre ans - sans autre but que de trouver un havre de paix, un endroit où se poser, chassés de tous les lieux où ils installent leur caravane car le stationnement « au hasard » leur est interdit, alors que les aires d’accueil sont rares ou pleines. Les enfants ne sont plus scolarisables, les soins de santé deviennent plus rares, l’angoisse monte, le travail est impossible, l’horizon est bouché. Parfois au bord des routes les caravanes s’alignent, les tziganes y vivent quelques jours sans eau et sans électricité, sans sanitaires. A mesure des départs que la police provoque, les terre-pleins le long des départementales du Val d’Oise - qui était à leur création des terrains aplanis - sont hérissés de bosses par les autorités pour empêcher qu’une caravane puisse s’y installer. Ailleurs, dans divers endroits en France, les mairies font creuser des tranchées profondes et labourer les champs où ils ont stationné pour les décourager de revenir.
Où iront-ils demain, ils ne savent pas ?

Ils nous disent : Pour nous c’est inacceptable
Sylvie : « Moi je suis partie parce que je pouvais pas payer soixante et dix euros tous les jours. C’était par personne alors je ne pouvais pas.[..] Je devais aller passer trois semaines de vacances chez ma belle sœur. Quand je suis revenue ma cabane a été cassée, ils m’ont pris toutes mes affaires dedans et du coup je suis repartie, je suis restée à Avranches après.[..] Ils nous prennent pour pas pareil que les autres. C’est pas parce qu’on a vécu en caravane qu’on n’est pas identique aux autres. Pour nous c’est inacceptable.[..] À Avranches la place a été fermée pour la réaménager on a été obligés d’aller à Saint Hilaire. Au début on s’est mis au bord de la route. On est resté en gros une semaine au bord de la route. Et après on s’est mis à Saint Hilaire. C’était une aire d’accueil, ( plutôt une place désignée ) sauf qu’il y avait personne dessus, il y avait juste ma belle soeur et on s’est mis avec elle. On avait l’électricité parce que c’était ma belle sœur qui avait fait la demande de courant, donc elle payait l’électricité et nous on était branchés avec elle donc on lui donnait des sous tous les mois. Et l’eau, elle était gratuite. On est resté jusqu’à ce qu’elle ferme, il fallait la réaménager. Il fallait trouver une autre place désignée. La place désignée à Avranches elle était payante, donc ça me dérangeait pas de payer mais elle était complète. Et les familles qui étaient dessus c’étaient des familles à histoire quoi. Donc ça fait qu’on s’est pas rendu dessus »
Rose : « Quand on est partis, quand on a quitté le terrain, ils ont fait des grandes tranchées donc c’était interdit de re-rentrer dans le terrain [..] Et puis le bungalow ils l’ont mis en miettes et puis ils m’ont tout pris, toutes mes affaires dedans.[..] Je suis restée un petit peu à Melan voir mes sœurs, après je suis resté un petit peu avec mon père. Puis après j’ai fait des hôtels quoi. […]. Je suis resté plus de six mois dans les hôtels. [..] Je me suis cachée dans les hôtels et tout. Je crevais la faim on venait m’apporter des pâtes, ma belle mère elle m’apportait une marmite de pâtes pour manger pour les petits. Alors moi je faisais toutes les démarches pour avoir au moins le forfait logement, l’APL, ça a été refusé et j’ai pas pu rester ! Le loyer c’était 500 euros. Le refus, je ne sais pas pourquoi. C’était écrit : refus d’APL [..]
L’école, on m’a refusé, pour des papiers de domiciliation, comme quoi je suis bien domiciliée. Mais moi je n’ai pas de terrain à moi. Je ne suis pas propriétaire, je ne paie pas le courant, je n’ai pas de facture, quand on est SDF ! J’ai rien à mon nom. Je leur dit oui peut-être quand même quelqu’un peut me faire un papier écrit comme quoi je reste sur Pierrelaye, mais c’est pas chez moi. Non, non, non on veut des papiers on veut ci on veut ça sinon on vous refuse l’école pour Brenda »
Pascal : « Je suis en plein sur une voie ferrée, je sais pas si vous l’avez remarqué. [..] Elle marche, elle est toujours active, mais là en ce moment ils ont peut-être arrêté une petit peu … Je souhaite que ( le train) passe pas la nuit, qu’ils viennent me réveiller avant. Ce serait grave. […] À force de chasser les familles comme ça, comment voulez-vous que les enfants apprennent à lire, à écrire, etc. ? Quelle éducation voulez-vous qu’ils aient ? »
Sara : « Moi je ne pouvais pas payer ces astreintes, et je ne pouvais pas partir.[…] Moi je ne comprends pas que les gens ne nous prennent pas comme des citoyens. Il faut respecter ceux qui choisissent de vivre en caravane. Moi j’ai loupé plein de choses dans ma vie parce que je n’avais pas appris . Je désirais tellement devenir manutentionnaire. Alors je veux que mes enfants aient une éducation. Qu’ils apprennent plein de choses pour pouvoir faire plein de choses plus tard. C’est pour ça que je n’ai jamais baissé les bras quand il n’y avait plus d’eau, pas d’électricité le matin pour préparer les enfants à aller à l’école, même quand je craignais de trouver la police chaque matin devant chez moi parce que nous étions menacés d’expulsion [..] Expulsion, il ne faudrait pas que ce mot existe. Il faudrait que chacun ait un chez soi. On est citoyen, on ne fait pas de mal »
Jean-Paul ( 7 enfants) : « Comment ça se passe ? Et bien on prend notre caravane, si on a un camion c’est bien pour accrocher, on part mais on sait pas où on va. On sait pas où on va. Alors on se balade et dès qu’on voit une place qui peut faire, même si il faut casser une barrière, forcer une barrière, s’il y a de la pelouse, ben on s’installe là. Forcément, on est sûr d’avoir la gendarmerie, si c’est pas le même jour c’est le lendemain. Avant y’avait les référés qui duraient quinze jours, à partir de la loi Sarkosy maintenant c’est plus quinze jours c’est quarante-huit heures. Je leur en veux pas à ceux qui viennent, parce qu’ils font leur travail. Mais on leur dit « Voilà, Monsieur on peut pas partir parce qu’il y a les enfants ». Ils en ont rien à foutre que les enfants vont pas à l’école, qu’on n’a pas d’eau, on a rien. Ils reçoivent les ordres, les ordres c’est les ordres. Il faut partir. […] Ben oui c’est errer partout. Ce n’est pas un désir. C’est pas un désir de le faire, on n’a pas plaisir à faire ça »
Suzanne : « Ça c’est les périodes les plus dures que les gens puissent rencontrer, jusqu’à ce qu’ils puissent se poser. Et même à l’heure actuelle : mon fils a acheté un terrain, il peut rien en faire. Ils sont même chassés d’un endroit qu’ils ont acheté. Faut pas exagérer non plus. La vie ne peut être comme ça à tout bout de champ. Ils l’ont acheté et ça ne gêne personne, cet endroit là. Même les gens aux alentours, bon au départ ils étaient un peu sceptiques, mais ils leur ont expliqué pourquoi ils étaient là, et ça les gêne pas, en vrai. Ça ne les gène pas, les personnes aux alentours. Il y a même une personne qui est très liée avec eux, qui leur a dit- au pire des cas je ferai des démarches avec vous- tout ça, mais ça dérange la communauté en général [..] Et dans le meilleur des cas, on ne peut pas rester plus de trois mois.[..] C’est facile de dire l’hiver : « On les laisse trois mois, ceux-là. Ils peuvent bien rester trois mois ici ». Mais après, on fait quoi ? On fait comment ? Parce que les terrains d’accueil où on persiste de rester, c’est rare. Il y en a, mais c’est très rare de rester. […] En fait le Trou Poulet était partagé en deux. Il y avait Pierrelaye et Herblay. Moi j’étais plutôt sur Pierrelaye. J’aurais dû y rester, parce que tous ceux qui y sont, ils sont pas mis dehors, Pierrelaye,c’est pas Herblay. J’aurais dû rester, sur ce terrain, Ils sont au milieu de rien mais ils existent »

Et nous qu’en disons - nous ?

Marie-Hélène Dacos-Burgues

article paru dans Revue QuartMonde N° 212, novembre 2009.

jeudi 15 juillet 2010

Film : Marga

L’histoire de Marga est basée sur le récit de Marga Spiegel publié en 1965 et intitulé « Sauveurs dans la nuit ». Son livre raconte comment des fermiers de Westphalie l’ont caché elle, sa fille et son mari.

Marga est un film qui nous instruit d’abord sur l’Allemagne. Contrairement aux idées reçues il y eut des personnes pour s’opposer à la politique du Reich, au sein même de la partie probablement la plus conservatrice de la société allemande d’après la guerre de 14. Ces hommes et ces femmes ont agi seuls, sans encadrement. Leur détermination est d’autant remarquable. C’est de l’intérieur d’eux-mêmes qu’ils ont tiré leur ligne de conduite. Ils ont été reconnus comme étant des justes. Ils sont 455 en tout.

En 1943, en Allemagne, la chasse au juif fait rage. Les personnes sont envoyées dans des camps d’exterminations. Leurs biens confisquées. Leurs maisons sont rasées. En Westphalie il ne restera plus aucun juif. A Ahlem les actes de quelques fermiers furent remarquables. Ils sont relatés dans ce film.
Le film commence par la nuit, les chevaux, des hommes qui chuchotent, la peur, la décision à prendre rapidement sans avoir le temps de peser le pour et le contre. Heinrich Aschoff, patriote allemand, membre du Parti Nazi, père d’un soldat de la Wehrmacht va prendre le risque de cacher la famille d’un de ses compagnons de guerre (celle de 14/18), le juif Siegmund (Menne dans le film), riche marchand de chevaux. Une décision grave qui met sa vie en danger ainsi que celle des membres de toute sa maisonnée. Hubert Pentropp, autre voisin, autre compagnon de guerre recueillira lui le marchand de chevaux qu’il faut cacher. Ce dernier restera sans aucun contact jusqu’à la fin de la guerre et jusqu’à en perdre la raison.
Le film ensuite déroule les événements. Le départ du militaire, la jeune fille engagée dans la jeunesse Nazi, endoctrinée et qui risque à tout moment de dénoncer son père, les travaux des champs dans lesquels Marga, qui heureusement est blonde, doit savoir se faire oublier, les petites jalousies, la difficulté pour l’enfant Karin de quatre ans à garder le secret sur son identité et sur son passé, les privations des uns et des autres. Pas de grandiloquence. Les hommes ont fait ce qu’ils croyaient juste, les femmes ont assumé ces décisions comme d’habitude. Nous comprenons donc très bien, par les détails, que toute la population allemande n’a pas soutenu la politique Nazi du Fürher. C’est important d’un point de vue historique.
Ce film a une autre vertu. Il fait voir comment on peut se dégager des discours politiques ambiants, même si ceux-ci sont très convaincants. Les juifs secourus étaient en effet des juifs riches. La majorité des familles allemandes traditionnelles adhéraient à la politique nationale, pleuraient les morts des deux guerre… ceux de 14/18 et ceux de 39/45. Les fermiers du village de Ahlem avaient toutes les raisons de fermer les yeux et cependant ils les ont ouverts sans attendre la moindre récompense, juste pour être en accord avec eux-mêmes. C’est sans doute ce qui impressionne le plus.
Ce film nous alerte enfin sur la situation présente de certaines populations en France. Nous ne devons pas fermer les yeux, ni ignorer ce qui se passe, ni craindre de nous opposer.
Film de Ludi Boeken. Allemagne.2009 ; avec Veronica Ferres, Armin Rohde, Margarita Broich, Martin Horn, Lia Hoensbroech. Scinario ded’Otto Jägersberg,Moszkowicz, Heidrun Schleef d’après le livre de Marga Spiegel « Sauveurs dans la nuit »
Marie-Hélène Dacos-Burgues

mercredi 7 juillet 2010

Film : les bébés

Film : Les Bébés

Ce film du genre ethnologique, sans dialogues et sans commentaires et sans sous-titres met en scène bien plus que quatre bébés. Il a été tourné pendant 18 mois, de la naissance des bébés à leurs premiers pas. C’est un émerveillement face à la vie dans quatre pays très différents : le Japon, la Mongolie, la Namibie, les USA. Beaucoup plus qu’un film à technique animalière comme on l’a dit.
Ponijao en Namibie, proche de la nature, montre la vie des Africains. Assis dans la poussière, presque nu, il joue avec les cailloux, met ses mains dans la gueule du chien. Il est allaité à la demande, est toujours au contact du corps de sa mère. Certains gestes comme celui de s’enduire de terre pour la maman et pour le bébé auraient besoin d’être expliqués !
La petite Mari au Japon vit en ville, circule dans le monde des magasins et de la consommation. Elle a une vie plus orientée vers la culture, les livres, les jeux d’éveil. D’ailleurs elle prend une mémorable colère bien filmée quand elle n’arrive pas à réaliser ce qu’elle désire avec les jouets à emboîtements mis à sa disposition.
Mari a une vie assez semblable à celle de Hatti aux USA, ce bébé né dans des conditions ultra médicalisées. On voit sa mère avec d’autres mères tenter de retrouver une certaine tradition ou une certaine chaleur humaine dans des groupes de chant. On perçoit autour d’elle une sophistication et un manque de naturel. Sans doute à cause de la proximité avec ce que nous vivons nous-mêmes ici en Europe!
C’est Bayarjargal, en Mongolie qui semble être la vedette de ce film. Pas simplement à cause des yourtes et du paysage. Le bébé est inséré dans un groupe qui comprend aussi bien le coq, le chat, le chien et les chèvres. Emmailloté d’abord très solidement, il sera finalement attaché au pied de son lit quand ses parents le laisseront seul pour aller au travail, afin qu’il ne se brûle pas au poêle au centre de la yourte. Mais cela, nous ne le savons que par des commentaires hors film, sur internet!
Bayarjargal explore lui aussi l’univers dans lequel il est né. Ses parents ont veillé à sa sécurité et ont gradué son accès à la liberté. Les images de sa sortie hésitante de la yourte, lors de ses premiers pas, sont émouvantes.
Ce film fait un simple constat. Nos normes d’hygiène et de mode de vie ne sont pas toutes irremplaçables pour le bon développement des petits enfants. Notons que les enfants présentés se développent dans des contextes bien différents mais que chacun d’eux arrive à la bonne heure au stade attendu ! Les premiers balbutiements et les premiers pas en sont la preuve. C’est une vérité à méditer dans nos sociétés si enclines à condamner les habitudes des classes populaires !
Nous aimerions que l’équipe ayant filmé ces enfants puisse assurer un suivi pour voir le devenir de ces enfants à l’âge de 10 ans et de 20 ans !!

Film de Thomas Balmés sur une idée d’Alain Chabat, France, 2009, production Alain Chabat.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

lundi 28 juin 2010

Film : l'autre rive

Le héro du film est un enfant de douze ans.
Une guerre oubliée entre la Géorgie et l’Abkhazie, après la chute du mur de Berlin et le délitement de l’Union Soviétique, sert de toile de fond à ce film. L’Abkhazie est devenue indépendante en 1992. L’enfant Tedo et sa mère ont dû quitter l’Abkhazie. Ils vivent à Tbilissi. dans les faubourgs de la capitale de Georgie.
Que peut faire un gamin de douze ans, abkhaze, réfugié politique à Tbilissi confronté à la prostitution de sa mère sinon se lancer lui-même dans une délinquance qu’il supposera un temps salvatrice ? L’amitié de Tedo avec un autre enfant Tzupak a pour décors des ruines de béton et de ferraille. Amitié tissée de ces petits riens qui font la vie. La hiérarchie des âges tient lieu de règles morales. On partage certes mais on partage suivant l’ancienneté dans la délinquance et donc suivant les âges, sans vraiment avoir de la malice. Même les bons conseils sont facturés !
Lorsque le rêve de changer la vie dans ce faubourg de Tbilissi finit par se montrer trop irréel, Tedo décide de rentrer seul au pays à la recherche de son père. Le film est donc un film d’aventure sur la route… avec ses bonnes et mauvaises rencontres et surtout une réalité tout aussi dure que celle vécue à Tbilissi.
L’enfant est affublé d’un véritable strabisme. Comme si ce défaut naturel venait souligner la dureté de l’Union Soviétique.
Tedo ne connaît aucune des langues qui lui seraient utiles à Tkvarcheli (ville d’Abkhazie ) où il se rend : ni le russe ni sa langue maternelle, si bien qu’en retournant chez lui il passe pour un de ces étrangers honnis, un géorgien. Il n’a que les conseils de son ami : se faire passer pour sourd muet et il se protége au moyen de réflexes archaïques ( lorsqu’il a peur il ferme très fort ses yeux … pour ne pas voir, ni entendre). C’est au moment de passer les frontières multiples et confuses que l’on voit des hommes russes tuer par cupidité. Notons que les personnes qu’il rencontre ne sont pas toutes hostiles, loin de là.
Un film sur la pauvreté, la corruption, le méfiance vis-à-vis de l’étranger, mais ce n’est pas un film noir. Le sentiment d’empathie qui conduit à la protection d’un petit bien désarmé et très courageux existe chez les protagonistes. De la grande histoire abordée par les petits détails de la vie d’un enfant…
Marie-Hélène Dacos-Burgues

samedi 19 juin 2010

Film. Tengri, le bleu du ciel.

Au cœur de l’Asie centrale, à l’époque contemporaine, une jeune fille Kirghize et un pécheur Kazakh vont vivre un amour impossible. Les traditions anciennes, les paysages, l’histoire récente de l’Union soviétique et le réalisme font partie de l’histoire.
Le jeune homme, Temür, expulsé de Calais par la France, arrive dans un village de yourtes qui date d’un autre temps à la recherche de celui que l’on pense être son père et qui n’est plus là. Le chef du village accepte cependant que le jeune homme reste avec eux un certain temps. Temür est beau, mystérieux et travailleur.
Une jeune femme, Amira, mariée de force - pour des raisons économiques - à un homme englué dans une religion paralysante, essaie d’échapper à l’attirance qu’elle éprouve pour le beau Temür, cet inconnu. Dans une nature encore primordiale, l’extrême beauté des femmes du groupe, leurs tenues vestimentaires, leur quotidien et surtout leurs amitiés désespérées forment un écrin pour cette histoire d’amour singulière. Deux autres personnages sont attachantes, d’abord l’amie d’Amira soumise elle aussi à la dure loi des hommes, puis la belle-mère d’Amira qui comprend merveilleusement sa belle fille. Enfin un jeune adolescent représente l’espoir d’un changement dans une vie figée. Il est l’homme de l’avenir tout en contraste avec ses ancêtres : il ira faire des études à la ville et il se lie d’amitié avec le couple maudit.
La famille, là, pèse d’un poids énorme. C’est la recherche de la liberté malgré tout qui donne tout son sens à ce film, plus que les paysages magnifiques.
Une réflexion utile sur les conflits de loyauté qui pèse sur certains jeunes de nos cités.

Ce film a obtenu le prix du public au 23 ième festival du Film romantique de Cabourg en 2009, il a obtenu le prix du coup de Cœur du Public au festival du film de Tunis en 2009, il a obtenu le Grand Prix du public au festival du film de Sarlat en 2009, Il a fait partie de la sélection hors compétition du festival de Cannes.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

samedi 12 juin 2010

Film "Huit fois debout"

Ce film est un film sur la fragilité.Il traite des grandes et petites choses de la vie de notre époque : le chômage, les couples défaits, la solitude de gens jeunes, les rencontres tristes ou lumineuses. Il montre les entretiens d’embauche et les effets de ces séances sur les aspirants à l’emploi, un pan méconnu du monde du travail. Malgré cela ou plutôt à cause de tout cela, c’est un film qui fait du bien. Il va au fond des choses et ne rate pas l’essentiel, la sensibilité des êtres que notre société persiste à voir comme des perdants. C’est un heureux complément à la lecture du livre de Florence Aubenas (Le quai de Ouistreham, Éditions de l’Olivier, 2010).
Elsa est un mère qui n’a pas été jugée digne de s’occuper de son fils. Trop fragile, incertaine, peu fiable ! Elle se bat contre cette image d’elle-même, accrochée à son fils comme à une bouée de sauvetage. Personne autour d’elle pour l’aider.
Son voisin de palier, Mathieu, n’est pas mieux loti qu’elle. Il veut croire que le sort va lui sourire. Tous les deux vont d’entretien d’embauche en entretien d’embauche. Ils se perdent de vue puis se retrouvent. « Sept fois à terre et huit fois debout » telle est leur devise. Celle aussi de tous ces « travailleurs de l’ombre », et des sans-travail que nous reconnaîtrons tous dans notre entourage si nous le voulons.

Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film écrit et réalisé par Xabi MOLIA, France 2009, avec Julie Gayet, Bruno Podalydès, Mathieu Busson, Kevyn Franchon.

mercredi 5 mai 2010

Film "Une vie toute neuve .."

Le film « Une vie toute neuve » aborde un sujet assez nouveau : celui de l’abandon vécu du côté de l’enfant. L’action se situe en Corée du Sud. Ce film ne fait pas de théorie. Il sait se mettre à hauteur d’enfant, au niveau de son ressenti intime. Il ne se situe pas dans une vision caricaturale de la pauvreté et de la misère. Il n’ y a d’ailleurs aucune explication à la situation. L’enfant- une petite fille de neuf ans- ne sait pas pourquoi elle est dans un orphelinat où elle croyait faire un séjour court, même si elle se souvient du jour de son arrivée et même si elle donne au psychologue de l’institution une explication plausible. Son refus est immédiat et total. Elle ne compose pas. C’est une enfant butée, arc-boutée sur ce refus qui l’habite totalement et constitue tout son être au monde. Elle réagit au jour le jour, dans cette espèce d’obscurité dans laquelle elle est plongée. Tous ses actes, toutes ses révoltes ne donnent lieu à aucun commentaire de la part du personnel ni des religieuses qui l’ont accueillies. On laisse faire. La liberté lui est même offerte, comme seule solution à sa souffrance. Le film a le grand mérite de ne charger d’opprobre ni les parents, ni l’institution mais aucune planche de salut pour cette enfant ! C’est le temps que dure cette période de vie et les amitiés nouées à l’orphelinat qui aident Jinhee à accepter la réalité comme son amie l’a fait bien avant elle. Au sujet de cette amie il faut remarquer le sens extraordinaire du jeu d’une enfant qui apprend très vite les codes pour se faire adopter, s’exerçant même à la langue : « Saw you to morrow » !! En définitive ; après le départ de l’amie adoptée, ainsi privée de son amitié, Jinhee qui n’acceptait pas l’idée qu’elle était abandonnée, finira par accepter l’idée d’être adoptée et rejoindra Paris et sa famille adoptive française. On sait que ce film est en grande partie autobiographique pour la réalisatrice qui a fait des études à la Fémis et s’est interrogée sur sa propre histoire. De là d’ailleurs la qualité d’un film-reportage.
Derrière les questionnements très légitimes des parents naturels et des parents adoptants il y a quelque chose de plus secret et de plus important. Ce sont les souffrances des enfants qui sont abandonnés ou se croient abandonnés. Cette période de leur vie, où ils doutent de l’amour de leurs parents naturels et où ils ne sont pas encore installés dans un amour familial de remplacement, est tellement riche de conséquences qu’il serait cruel de persister dans le déni. Ce film, par son réalisme, et par le fait qu’il ne montre ni la vie des parents naturels, ni celle des parents qui vont adopter, en se centrant sur la petite fille, oblige à sortir d’une approche centré sur l’opposition classique mauvais soins / bons soins et donc invite à voir ce qu’on refuse trop souvent de voir. Disons en outre que le film interpelle sur le placement des enfants. Les allers-retours des enfants placés qui vont d’une institution à une famille d’accueil avec parfois retour dans la famille d’origine posent la même question : à savoir comment un enfant, à qui l’on impose ce genre de situation, réussit-il à couper ( ou selon les cas à raccommoder) les liens qui le fondent et avec quels dommages, lorsqu’il n’est pas aidé à comprendre ce qui lui arrive ? Un film à voir pour sortir des débats sur le délaissement d’enfant et les difficultés de l’adoption."

Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film écrit et réalisé par Ounie Lecomte,film de Corée du Sud, 2009, avec Kim Sae-ron, Park Do-yeon, Park Myung-shin,..

mercredi 14 avril 2010

Film "La Pivellina"

Un film dont la vedette principale, Asia, a deux ans.
Le film la Pivellina introduit dans le monde de ceux qui vivent en roulotte, sans peu de moyens, dans la boue, avec le sentiment de n'être pas acceptés par la société environnante. Les animaux sont leur seule compagnie ( les chiens, les lionceaux, les chèvres). Ce sont des gens d'un tout petit cirque. La pauvreté, ici, ne sert pas de cadre à l'expression d'un misérabilisme ni même à l'expression de revendications de droits. Non. Le film raconte une histoire toute simple d'une enfant de deux ans Asia abandonnée sur une balançoire par sa mère, trouvée par Tante Patti à la recherche de son chien.C'est un film sur la fraternité des humains. Le film n'est que tendresse, et il est très vrai dans la description du quotidien. Notamment le jeune garçon Tairo est plein d'attention. C'est en quelque sorte l'envers de ce qu'on raconte sur les tziganes. Le film a eu le Prix des Cinémas Européens au festival de Cannes 2009. Il est soutenu par ISF association qui rassemble les salles indépendantes non subventionnées. En allant le voir, outre la joie de voir cette lenteur loin de nos trépidations folles et cette simplicité des sentiments, on participe à une action militante.

Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film italien de Tizza Covi et de Rainer Frimmel , avec Patrick Gérardi, Walter Saabel, Tairo Caroli , Asia Crippa, 2009.

vendredi 9 avril 2010

Film "Liberté"

Tony Gatlif a réalisé le film Liberté suite aux demandes de la communauté tsigane. Pour le faire il a dû s’imposer vingt ans d’enquêtes et de réflexion car la situation des gitans à cette époque est peu connue. Maintenant il considère que le temps est venu, pour la France, de reconnaître l’enfermement de ces six mille à six mille cinq cents tsiganes dans des camps en France (et leur libération en 1946 seulement soit un an après l’entrée du général de Gaulle à Paris) sans compter les cinq cent mille morts de cette communauté à cause des déportations que de nombreux les pays d’Europe ont concédées aux nazis. C’est un film qui est d’abord historique et militant - l'histoire se situe en 1943-, mais c’est aussi un film très poétique.
Tony Gatlif le dit dans les interviews : « Sans que je raconte l’âme gitane il n’y avait pas de film » . En effet. Le personnage qui incarne cette liberté c’est Taloche, le comédien James Thiérrée, une sorte de grand enfant attardé que tous protégent et aiment. Il joue du violon, il danse la folie, il est près de la nature, de la vie, de la mort aussi. Il personnifie le refus de toute sa famille à tous les enfermements, à tous les abus de pouvoir. Les roulottes tirées par les chevaux dans les chemins creux, le voyage à pied, le contrôle des carnets anthropométriques situent la période historique. La vie des gens du voyage est depuis 1912 soumise aux lois de la défiance. Les faits de guerre ne sont pas perceptibles. Mais la vie a changé. Leur sensibilité le leur fait vite comprendre « Monsieur Pentecôte n’est plus le même ! ». Ceux qui avancent en groupe vers un village connu, où ils ont des repères et semble-t-il des amis pour y travailler aux vendanges ou autres travaux saisonniers ont recueilli en route un enfant de neuf ans, sans doute orphelin, qui parait vouloir échapper à l’assistance publique et s’incruster pour partager avec eux à la fois la liberté d’aller et venir et la chaleur humaine de ce groupe. P’tit Claude est immédiatement l’ami de Taloche.
Toute la dramaturgie réside dans le vécu de l’intérieur de ce groupe de Français qui ne lisent pas les journaux, n’écoutent pas la radio, s’insurgent lorsqu’on réquisitionne ses chevaux.
Au dehors un vétérinaire-Maire de sa commune ( Marc Lavoine), une institutrice - secrétaire de Mairie - résistante ( Marie-Josée Croze) qui porte le nom d’une résistante qui a sauvé des juifs ( Mademoiselle Lundi ), et Monsieur Pentecôte l’ancien ami devenu collabo. Ainsi sont posées les lignes de forces d’une société française en cette période difficile de l’occupation allemande.
Assigné à résidence à cause d’une loi d’avril 40, privé de sa liberté, le groupe est désemparé, puis enfermé dans un camp. C’est le Maire et la secrétaire de Mairie qui viendront en aide à ces femmes et ces hommes avec courage : « pour faire quelque chose !».
Sur l’évocation par le film de l’enfermement des gitans de France dans les camps suite à l’ordre des allemands de 1942 ( en vue de leur déportation et leur extermination) il faut repérer l’avis de l’historienne Marie-Christine Hubert qui dit : « Si la situation militaire ne s’était pas inversée, ces déportations auraient probablement eu lieu »
Un film nécessaire et beau.
Marie-Hélène Dacos-Burgues
Film écrit et réalisé par Tony Gatlif, France 2009,avec Marc Lavoine, Marie-Josée Croze,James Thierree
voir aussi http:// www.mondomix.com/actualité Grand entretien avec Tony Gatlief, Liberté, égalité, tsigane, Mondomix.com-Dossier
et http:// www.mondomix.com/actualité Les tsiganes à l’épreuve des camps. 11/01/2010

mercredi 24 février 2010

Film "Walter retour en résistance"

Le retour en résistance est celui de Walter Bassan, résistant dés l’âge de 17 ans, déporté à Dachau pour faits de résistance. Ce retour en résistance s’explique par de solides convictions qui perdurent alors que Walter a 82 ans. Il s’alimente auprès des jeunes qu’il accompagne à Dachau, et se nourrit de toutes les questions naïves et généreuses posées par les enfants de Haute-Savoie lors des nombreuses interventions pédagogiques qu’il fait dans les écoles primaires, les collèges et les lycées. Un tel homme est résistant par nature, même s’il avoue, avec une grande honnêteté morale et intellectuelle, qu’à 17 ans il était sous l’influence des conceptions de sa famille (son père italien avait fui le fascisme italien). Il dira même avoir été totalement ignorant des conséquences et de la portée de son engagement : « À 17 ans c’était un peu un jeu ». Un homme debout ! Cet homme est visiblement aussi un vieillard tranquille. Aucune haine à l’égard de personne. Il montre les lieux où il distribuait des tracts, le lieu de son emprisonnement local. Il visite avec les jeunes et le cinéaste le camp de Dachau. Il évoque la solidarité dans les camps et la cuillerée de soupe que chacun prélevait sur sa propre gamelle pour soutenir les plus faibles. Il parle des morts. Il ne se pose pas comme un héros. Il explique simplement que lui-même a survécu alors que son frère est mort en déportation simplement parce qu’il était plus solide, moins fragile. Il souligne les valeurs défendues par la Résistance. Il se réfère au programme national du Conseil de la Résistance pour l’après guerre cosigné par les gaullistes et les communistes prônant la nationalisation de tous les secteurs vitaux de l’économie, la création de la sécurité sociale, la retraite par répartition et exigeant que les grands médias échappent au contrôle des puissances de l’argent ! Un rappel très émouvant.
Ce qui touche d’abord c’est l’amitié de cet homme avec ses voisins : L’écrivain anglais John Berger et le cinéaste Gilles Perret. Ils se rencontrent naturellement en résistance contre ce qui leur semble insoutenable dans les actions politiques de leur époque et qui se déroulent dans leur région, au plateau des Glières haut lieu de la résistance. Conversation traditionnelle de râleurs ? Apparemment oui. Mais leur originalité c’est qu’ils ne seront ni fatalistes ni passifs. Qui pourrait le leur reprocher ? Et c’est donc à leur crédit qu’il faut mettre cette capacité à mobiliser, à protester, à réaliser un rassemblement pacifique au plateau des Glières justement. De nombreuses familles avec enfants (quatre mille personnes) et des personnalités de la résistance comme Stéphane Hessel et Raymond Aubrac venus joyeusement faire hommage aux morts de la guerre sur ce plateau, se tournent vers l’avenir. Ces résistants ont réussi là à donner corps au message qu’ils avaient lancé en 2004 aux jeunes générations : « Pour résister et créer », message passé inaperçu à l’époque dans l’indifférence totale des médias et du grand public. C’est au cours de ce rassemblement que Stéphane Hessel dialogue, après les discours, avec une petite fille Kosovar pour lui expliquer la nécessité de pardonner ! Un film simple, très apaisant, réconfortant et porteur de valeurs non démodées.
Disons en outre que les personnes qui dévoilent dans ce film leur quotidien nous interpellent au plus intime de nos convictions par leur simplicité. Si nous sommes parfois agacés par l’accumulation de cérémonies mémorielles au dépend d’une vraie réflexion sur l’avenir, nous ne trouverons rien de tel dans ce film. Il s’agit bien sûr d’un film à thème, celui d’un cinéaste militant qui met en scène - mais très peu - la vie de cet autre militant qu’est Walter Bassan. On a reproché cette audace au réalisateur. On lui a aussi reproché d’établir un parallèle entre notre époque actuelle et l’époque troublée de la dernière guerre mondiale. Ce refus du fatalisme, ce besoin de résistance a été précisément ce qu’a apprécié un homme comme Stéphane Hessel : « Il faut absolument défendre les valeurs fondamentales et c’est là qu’un portrait comme celui de Walter Bassan est un merveilleux exemple de ce contre quoi il faut résister aujourd’hui » .
Le parallèle entre les années actuelles et les années de la seconde guerre mondiale est d’ailleurs toute la force du cinéaste dont la spécialité est d’évoquer les problèmes du monde à travers des personnages de son entourage. Avec en prime la force tranquille, la distance et la capacité d’analyse du principal acteur!!! Tout se passe en Haute-Savoie ou au camp de Dachau avec des lycéens de Haute-Savoie. Le film est très local et il a cependant une portée universelle, par son contenu, mais aussi par ce qu’il montre l’usage qu’on peut faire, de nos jours, de la liberté d’expression en utilisant des moyens simples comme la vidéo qui est à la portée de toutes les associations.
Raymond Aubrac a conclu : « C’est un film magnifique, une leçon de civisme, d’humanité et de courage. Un élan d’optimisme » .
C’est ainsi que nous l’avons reçu !

Marie -Hélène Dacos-Burgues article publié dans Revue Quart-Monde N° 213

Onzième film documentaire de Gilles Perret 2009.

vendredi 12 février 2010

Scandale à Bagnolet

Un scandale à Bagnolet ... Expulsion par une température de moins 4 au dessous de zéro, en plein mois de février, d'une quarantaine de squatteurs avec femmes et enfants et destruction immédiate de l'immeuble qui les abritait.
Interdiction de sauver ce que contenait l'immeuble.
Partis en fumées les maigres biens, les papiers difficiles à obtenir...
Aucun relogement prévue.
Le fait que l'immeuble soit occupé en grande partie par des sans-papiers et qu'il abrite un trafic de drogue,enfin que l'immeuble soit vétuste et insalubre et l'occupation ancienne (15 ans ) est la "justification à tiroirs" retenue.
Mais alors où sont les projets alternatifs de la ville depuis 15 ans ? Où sont les orientations politiques en matière de logement des élus de Bagnolet ? Le temps n'a pas manqué pour réfléchir et pour agir !! Aucune explication là dessus!
Cette expulsion a été suivie d'une deuxième expulsion dès le lendemain pour ces gens qui campent sur le trottoir ( Un véritable désordre en terme d'ordre public). Ai-je bien entendu ?
A ce scandale total s'ajoute, et ce n'est pas le moindre des scandales, celui de l'appartenance politique du Maire : appartenance au parti communiste,un parti en principe censé s'occuper des " petits" et qui a probablement été élu sur cette image rassurante! Un Maire qui d'ailleurs ne se présente même pas devant les médias, préférant laisser son adjoint bredouiller mollement le premier jour que ça tombe mal mais qu'il y avait des problèmes !!! Il n'est pas scandalisé,c'est clair.
En tout cas on peut dire, avec tristesse, qu'il retient avec une distance toute diplomatique son indignation!! Un adjoint qui bredouille enfin le deuxième jour que c'est la faute du préfet qui aurait fait du zéle!! Zéle ou pas zéle, c'est malgré tout de la part de l 'adjoint la langue de bois. En apparence et probablement en réalité aussi, on constate, vu les mots employés, et le ton, qu'il faut sauver les meubles, sauvegarder l'image politique avant tout, et plus fort si possible ... sans rien faire concrètement!!
Ces élus, le Maire " absent" , l'adjoint "embarrassé" , et les conseillers municipaux ont bien été capables de lancer cette procédure ! Ils ont été en même temps incapables de suivre le dossier en temps réel pour s'assurer que si l'expulsion était bien reconnue nécessaire par tous elle devait au moins se passer de façon humaine. Ils sont surpris ? Ils jouent à être surpris ? On ne le saura jamais.
Nous ne devons plus être surpris!
Constatons d'abord qu'il est certain que leur soucis quotidien n'allait pas jusqu'à protéger les habitants du squat des aléas de la vie!
Faut-il crier haro sur les élus ? Non. car certains élus, plus nombreux qu'on ne le dit, ont le soucis réel des personnes en difficultés. Faut-il demander la démission du Conseil municipal de Bagnolet? Oui, sans aucun doute pour montrer qu'exercer sa citoyenneté ce n'est pas qu'une fois tous les six ans pour élire celui qui parle le mieux la langue de bois !! Mais cela regarde les habitants de Bagnolet !!
Faut-il lutter pour que ces situations ne se reproduisent plus. Certainement ! Mais avec clarté et constance.
Il ne faut pas laisser les maires et les élus ne rien faire après avoir promis de tout faire !!!
Revendiquons le droit de regard sur les délibérations, sur les décisions et sur l'absence de décision !!

Marie-Hélène Dacos-Burgues

dimanche 17 janvier 2010

Distribuer des secours d'urgence ou agir contre la pauvreté !

Un très grand merci à Bruno Tardieu pour son article paru dans feuille de route N° 390 de décembre 2009.

Il montre bien au moyen un exemple très clair concernant la santé que l'aide d'urgence n'est qu'un pis-aller et que l'attentisme qui prévaut le reste du temps est la cause de la régression de la lutte contre la pauvreté.
Il ose dire qu'une politique sociale qui s'appuie sur le système caritatif est insuffisante et contre-productrice.
Il explicite la sentiment de honte de la personne aidée face à la personne bénévole qui ne veut pas l'humilier mais qui l'humilie de fait.
Il combat la perversion de l'idée de solidarité !

Voici donc cet article :
" Distribuer n'est pas agir contre la pauvreté ... "



Bruno Tardieu est délégué national d’Atd Quart Monde France.

Les aides d’urgence se multiplient. Peut-on se passer de cette « assistance à personne en danger » ?

Non. Ce geste est éminemment humain et citoyen. De nombreux citoyens offrent un hébergement temporaire à des parents, des voisins. Mais on intervient en urgence de manière d’autant plus efficace et pertinente qu’on se connait auparavant, qu’on a une relation durable. C’est vrai au niveau personnel comme au niveau de la collectivité, de l’État. Le grand danger, c’est que la relation en urgence remplace la relation tout court, c’est que les mesures d’urgence remplacent la politique tout court. Le politologue Gil Delannoi disait au colloque Wresinski [1] que le Père Joseph avait fait sortir la lutte contre la pauvreté du court terme pour en faire une question politique et qu’« il y a dans la société d’aujourd’hui une agitation manifeste qui fait que le souci du long terme, qui est essentiel, devient accessoire, et que la réponse à l’urgence tient lieu de seule faculté d’action. »

Quelles questions cela soulève-t-il ?

Si la seule politique de santé se réduisait au service des urgences à l’hôpital, cela serait catastrophique pour la santé publique. Traiter l’urgence est nécessaire, mais masque les questions plus difficiles et plus engageantes du partage et du droit de tous. Payer des chambres d’hôtel aux mal-logés est typique d’une politique d’urgence qui coûte très cher, financièrement et humainement. Une bonne solution au mal-logement serait que chaque citoyen accepte et même demande la construction de logements bon marché dans son quartier [2]. Traiter l’urgence devient une manière de s’organiser pour ne pas vivre ensemble.

Comment cela remet-il en question les politiques sociales de l’État ?

Quand, au moment de la crise, le gouvernement consolide les banques alimentaires [3] au lieu d’augmenter les minima sociaux [4], c’est le signe qu’il se sert du caritatif comme d’un véritable dispositif nécessaire à la vie des gens. Nous sommes pris dans l’humanitaire d’urgence avec ses campagnes médiatiques émotionnelles. On peut comprendre que des situations suscitent une émotion qui pousse à l’action immédiate, mais si cela remplace une politique à moyen ou à long terme, alors elle fait beaucoup de tort. Le monde humanitaire devrait se questionner : sa manière d’expliquer qu’il a les solutions ne déresponsabilise-t-elle pas les citoyens et l’État ?

Mais c’est tout de même de la solidarité « nationale » ?…

L’État a pour mission de redistribuer ce qu’il collecte par l’impôt à travers des politiques et des dispositifs sociaux. Si une politique sociale dépend du système caritatif, alors ce n’est plus de la solidarité nationale. La « relation de bienfaiteur à obligé » qu’a osé décrire le Père Joseph crée une dépendance du bon vouloir de l’autre qu’on a du mal à imaginer, et finit par durcir l’un comme l’autre. Le bienfaiteur grandit peu à peu en méfiance, l’obligé grandit en haine d’être abaissé, ou devient docile. Or les bénévoles ne veulent pas être généreux en abaissant l’autre.
D’ailleurs les associations distributives ont fini par développer d’autres actions, comme les vacances, des actions culturelles, où il y a de l’échange.

Les travailleurs sociaux se trouvent contraints de recourir aux solutions d’urgence ?

Pour avoir droit aux distributions alimentaires, il faut un avis de son assistante sociale. Le travail social est donc obligé de cautionner ce recours à l’urgence, qui fait maintenant partie intégrante de ses moyens.

Avec l’hiver, les médias vont reparler des distributions alimentaires…

On joue sur le registre de l’émotion, c’est très médiatique avant Noël. Toutes les distributions développées depuis 25 ans constituent de fait une formidable régression dans la lutte contre la pauvreté. Elles pervertissent l’idée que l’opinion se fait de la solidarité. Lutter contre la pauvreté, ce n’est pas instituer les distributions. C’est entendre ceux qui ont du mal à vivre nous dire qu’ils préféreraient subvenir par eux-mêmes à leurs propres besoins ; c’est agir avec d’autres pour que tout enfant réussisse à apprendre à l’école, pour que tout jeune ait une formation, pour que toute famille puisse bénéficier d’un logement décent, pour que toute personne puisse bénéficier des mêmes droits – et donc puisse remplir les mêmes devoirs – que tous les autres citoyens. La co-citoyenneté ne se délègue pas, elle dépend de chacun de nous.

Nous aimerions beaucoup avoir le sentiment des lecteurs de Feuille de Route sur ce sujet.

lundi 11 janvier 2010

Livre : L'an I de l'ère écologique

Article paru dans la RQM N° 210, Mai 2009,Editions Quart-Monde.

Un livre à lire : L’an I de l’ère écologique de Edgar Morin et dialogue avec Nicolas Hulot
Ed. Tallandier, coll. Histoire d’aujourd’hui, 2007, 127 p.


C'est un livre d’actualité à lire car il s’interroge sur la nature, sur la culture, sur l’homme dans son environnement. Il éclaire les questions fondamentales sous-jacentes aux crises qui secouent notre monde. Il reprend différents articles de presse anciens de Edgar Morin, et un entretien récent entre Edgar Morin et Nicolas Hulot, fondateur de Ushuaia nature.
On trouvera dans ces pages, une définition de l’écosystème Terre, une définition de la biosphère, une critique du développement économique occidental érigé en modèle pour le monde entier, une critique de la science cloisonnée mais aussi des pistes de solution.
Edgar Morin défend l’idée que la Terre dépend de l’homme qui dépend de la terre. Ce qui l’inquiète ce n’est pas la raréfaction des ressources énergétiques mais les menaces mortelles qui pèsent sur toute l’humanité et sur les conditions élémentaires de la vie sur terre.
Nicolas Hulot défend l’idée que « Nous avons des outils formidables pour endiguer la famine et sauver la Terre. Ce qui nous manque, c’est une volonté commune. La politique politicienne est obsolète par rapport aux enjeux».
Chacun à sa manière interroge le dogme de la croissance. Edgar Morin ne croit pas au développement même sous sa forme adoucie de « développement durable » et Nicolas Hulot préfère le développement durable à une décroissance globale qui serait synonyme de récession.
La part d’un christianisme fermé à la nature, les sagesses africaines et les philosophies orientales sont évoquées. Nos idées sur le cosmos, sur la nature et sur les cultures nous façonnent, nous séparent mais peuvent aussi bien nous rapprocher.
Tout cela n’est ni trop savant ni désespérant. Ce n’est pas à un retour en arrière que ces auteurs nous convient mais à un véritablement dépassement.
Pour E. Morin : « Notre défi aujourd’hui, c’est celui de civiliser la terre, il n’y a pas de solutions prête à l’avance, mais il y a une voie ». Cette voie c’est de devenir citoyens de la Terre.
Pour N. Hulot : « L’impératif écologique nous donne une occasion inespérée de nous rassembler. L’heure de la réconciliation a sonné ».
Cela les conduit à préconiser la nécessité d’une instance de gouvernement pour notre mère–patrie et le développement d’une pensée politique planétaire pour construire une société-monde se donnant le but de poser les bases d’un projet de civilisation partant de la réalité : notre origine commune et notre communauté de destin.
Ainsi pour conclure, Edgar Morin dit-il de l’espérance : « Comment ressusciter l’espérance ? Au cœur de la désespérance même : quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se désintègre ou bien il se métamorphose. Qu’est-ce qu’une métamorphose ? C’est une transformation où l’être s’autodétruit et s’auto-construit de façon nouvelle, à l’instar de la chenille qui devient papillon afin de voler. L’espérance est cette métamorphose vers laquelle vont confluer des courants qui parfois s’ignorent, tels l’économie solidaire, le commerce équitable, la réforme de vie. De partout à la base, les solidarités s’éveillent….».
Une lecture vivifiante .
Marie-Hélène Dacos-Burgues
Note complémentaire ! Voir dans le Quotidien Le monde du dimanche 10 janvier 2010, l'article Eloge de la métamorphose, explications de la métamorphose par Edgar Morin : ses cinq raisons d'espérer.

dimanche 3 janvier 2010

Film "Frozen River"

Une rivière gelée une partie de l’année est la vedette principale du film. Elle sert de frontière entre deux pays développés : le Canada et les USA. Une voiture et deux femmes sont les vedettes secondaires : L’une des femmes , Lila, vole à l’autre, Ray, la voiture d’un mari qui est parti vivre sa vie ailleurs. C’est la suite de cet événement qui forme la trame de l’histoire que raconte le film.
Lila vit aux USA dans une réserve d’indiens traversée par la rivière. Ray, employée à temps partiel aux USA, est quasiment sa voisine, est presque aussi pauvre que Lila mais elle est blanche. Ses préjugés sont ceux de son univers. De galère en galère ces deux femmes seules avec enfants, au départ ennemies, finissent par se trouver des intérêts communs. On le comprend peu à peu. C’est à cause du coffre de la voiture que Lila l’a volée et c’est à cause du coffre que la voleuse initie la victime au métier de passeur de clandestins. C’est parce qu’elle a besoin d’argent que Ray accepte de collaborer. Ces deux femmes ne sont qu’un des rouages d’une machine qui organise le transit d’asiatiques, de pakistanais qui vont du Canada aux USA en traversant la rivière dans le coffre d’une voiture. Ça commence comme un conflit âpre sur fonds de misère sociale, puis on voit comment cela devient un business à partager avec les risques et enfin se crée entre elles une certaine connivence. Ce film n’est pas tendre ; c’est une simple tranche de vie. La rudesse de la vie des plus démunies toute crue qui laisse peu de place à l’expression des sentiments. Ray est très étonnée que des pakistanais prennent tous ces risques pour venir vivre dans son pays les USA. Les polices tribales et fédérales jouent leur rôle. Mais la fin qui finit par émerger de toute cette rudesse est plus optimiste. Un film de la même veine que Rosetta, la Promesse et Le silence de Lorna des frères Dardenne.


Marie-Hélène Dacos-Burgues

Film de Courtney Hunt, USA, 2008, grand prix du Festival Sundance 2008, prix de la meilleure actrice pour Mélissa Léo au festival de San Sébastien 2008. Avec Mélissa Léo, Misty Upham, Charlie McDermott, Mark Boone Junior, Michaël O’Keele, Jaz Klaitz, Bernie Littelwolf.


Jean-Pierre et Luc Dardenne, Réalisateurs de la région liégeoise en Belgique. Ils font un cinéma militant et réaliste. Rosetta a eu la palme d’or au festival de Cannes en 1999.